Technip: un néo-colonialiste en herbe

Technip

La compagnie française d’engineering Technip a fait, en deux années, l’objet de deux feuilles de route différentes de deux PDG de Sonatrach. Une prouesse qu’elle doit à son comportement prédateur mais, pas seulement…   

L’ancien P-dg de Sonatrach Amine Mazouzi a résilié, immédiatement après sa nomination en mai 2015, le contrat de la compagnie française Technip sur le projet de rénovation de la raffinerie d’Alger. La compagnie nationale lui a ainsi notifié la décision le 28 mai avec effet à compter du 4 juin 2015. Et d’engager une procédure d’arbitrage international pour réclamer un milliard de dollars de dommages et intérêts pour le préjudice causé par le retard accusé dans la réalisation des travaux de ladite raffinerie. Or, la première décision du successeur de Amine Mazouzi, à savoir Abdelmoumen Ould Kaddour, a été la réhabilitation de Technip. Ainsi, et dès sa nomination en mars 2017, Ould Kaddour a s’est désisté de la procédure d’arbitrage lancée à l’encontre de Technip, lui attribuant au passage le marché du suivi pour le compte de Sonatrach de ce qui reste des travaux à réaliser sur la même raffinerie d’Alger.

Ce sont là deux attitudes contradictoires à l’égard de la même compagnie que Sonatrach a dû assumer en bien et en mal.


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Un gâchis sous Chakib Khelil

En effet, la rénovation de la raffinerie d’Alger, prévue dans le cadre d’un programme lancé en 2003 par Chakib Khelil pour la réhabilitation des raffineries existantes, est un chantier en souffrance depuis des années. Lancée dans un contexte où Sonatrach, qui ne raffinait que 460 mille barils/jours, s’inquiétait de la proportion que prenaient les importations de carburants. Un programme qui inclut, outre la réhabilitation des raffineries existantes, une nouvelle raffinerie d’une capacité de 600.000 tonnes/an dans la région de Adrar qui a été confiée à la compagnie chinoise China National Petroleum (CNPC). Le programme s’est ainsi fixé l’objectif de porter les capacités nationales de raffinage à 1.5 millions de barils/jour en 2005 et 2 millions de barils/jour à partir de 2010.

Bref, avant le lancement de la rénovation de la raffinerie d’Alger, Sonatrach a dû sélectionner un Ingénieur-Conseil pour l’élaboration des esquisses (Avant-Projets Sommaires) devant servir à l’élaboration du plan de charge de la compagnie réalisatrice. Et ce, parmi une longue liste de prétendants à l’image des bureaux d’études  Foster Wheeler France, Technip (Italie), Bechtel, Fluor et Stone and Webster. Le choix s’était porté sur la société indienne EIL qui a déjà obtenu, en outre, deux contrats de suivi (Project Manager Contract ou PMC) auprès de la compagnie nationale pour les projets de la réhabilitation de la raffinerie de Skikda et du topping de condensat pour la même raffinerie de Skikda.


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11 entreprises en course

Il convient de souligner par ailleurs que beaucoup d’entreprises d’engineering ont soumissionné pour la réalisation des travaux de rénovation de la raffinerie d’Alger. C’était une véritable bousculade. Sonatrach a pré-qualifié 11 entreprises et groupements en décembre 2009 : en plus de Technip, il y avait Saipem Snam- Progetti (Italie),  JGC (Japon), Technicas Reunidas (Espagne), CB & I (USA), Petrofac (UAE), Samsung (Corée du sud), Hyundai Engineering (Corée du sud), GS Engineering (Corée du sud), SINOPEC (Chine) et Shaw Group (USA). Et, le processus, qui a cumulé six années de retards sur les prévisions du programme lancé en 2003, vient ainsi de connaître son dénouement en décembre 2010 avec l’attribution du marché à Technip, la compagnie parapétrolière française étant le moins-disant.

Dans ce contexte, il convient  aussi de noter Technip avait soumissionné à travers sa filiale italienne laquelle a décroché un autre contrat d’un montant de 14 millions d’euros, portant sur le management du projet de modernisation et d’extension de la raffinerie d’Arzew, en mars 2005. Un contrat identique à celui de l’indienne EIL qui, par malheur, n’a vu son, contrat signé qu’en mai 2005, soit deux ans de retard par rapport à la date de lancement de la procédure de sélection. En tout cas, le contrat de réalisation des travaux de rénovation de la raffinerie d’Alger, un projet «clé en main» d’un montant  forfaitaire de 67,9 milliards DZD (908 millions de dollars) pour un délai de de 38 mois, n’a été signé que le 2 décembre 2010 et entré en vigueur le 30 décembre 2010, soit cinq ans après la signature du contrat avec l’Ingénieur-conseil. Le contrat de Technip prévoyait la réalisation complète de l’ouvrage, de la conception à la mise en service des installations en passant par la fourniture des équipements et du matériel standard.


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Les failles d’un système

Or, les problèmes n’ont pas tardé à surgir et Technip, qui a bénéficié des failles procédurales du processus de sélection de l’entreprise réalisatrice lancé par Chakib Khelil –la compagnie française n’a d’ailleurs jamais rénové une installation pareille et son expérience en matière des études de rénovation se limitent à la raffinerie Cienfuegos (Cuba) et une petite extension pour le compte Bahrain Petroleum Company (BAPCO) –, a commencé à se rengorger dans le poulailler de Baraki. Si le cahier des charges n’exigeait aucune une expérience particulière dans les opérations de rénovation qui est un métier à part entière, Technip, dont l’expérience est reconnue plutôt dans la réalisation de nouvelles installations, s’était livré à une guerre d’usure contre les responsables de Sonatrach, exigeant une réévaluation du montant du projet puisqu’«il s’était rendu compte» qu’il avait cassé les prix lors de la soumission et qu’il ne pourrait jamais honorer ses engagements contractuels. C’est d’ailleurs sa politique depuis des années en Algérie puisqu’il avait fait la même chose pour les usines d’Asmidal.

Pour la raffinerie d’Alger (Sidi Rezine, Baraki), Technip a profité de la valse des responsables du secteur de l’énergie. Il a vu défiler trois ministres, six P-dg et trois vice-présidents en charge de l’activité Aval à Sonatrach. Pendant cette période, les personnels de la compagnie française se sont bien familiarisés avec les mentalités des responsables du projet à Sonatrach et ont développé un réseau d’affinités et d’intérêts pour constituer un groupe de pression assez efficace. Et donc, de changer le rythme de sa musique au gré des humeurs des uns et des autres.


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La bataille de Benmouffok

En effet, pas plus tard qu’un mois après l’entame des travaux, Technip a demandé de suspendre le fonctionnement de la raffinerie pour pouvoir travailler. Or, cela n’est pas prévu dans le contrat  puisque pour ce genre d’opération, l’arrêt de la raffinerie ne peut être que partiel comme c’était le cas à la raffinerie de Skikda où le sud-coréen Samsung n’a jamais demandé une suspension totale du fonctionnement des installations et les opérations de raffinage n’ont jamais été interrompues. Pour une preuve du manque de métier et d’expérience de la part de Technip en matière de rénovation, c’en est forcément une. Et, pour cacher cette incompétence, la parade pour lui était, un premier temps, la «défaillance de l’étude réalisée par la société indienne EIL». Mais, comme cela n’a tenu la route assez longtemps, il s’était fait une fixation sur la vétusté des anciennes installations. PAr ailleurs, Technip n’a pas respecté le planning des travaux et a accusé un retard dans la réalisation des travaux secondaires qu’il devait accomplir en marge des opérations de rénovation à l’instar des bacs de stockages, des unités annexes au topping, gas plant etc. De quoi sortir de ses gonds Mme Zoubida Benmouffok, responsable du projet à Sonatrach, qui, face au comportement ostentatoirement hautain de Technip et du mutisme complice du top management de Sonatrach et surtout de sa tutelle, gérait l’insolence de ces arguments fallacieux de l’entreprise française. D’autant que les retards cumulés par rapport aux délais contractuels exposaient Technip aux pénalités expressément mentionnées dans le contrat.


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EIL compromis

En septembre 2013, l’entreprise française n’avait, par exemple, pas acquis l’essentiel des équipements listés sur le contrat alors que d’autres menaces sur l’évolution des travaux pointaient leurs nez, parce que comme un malheur ne vient jamais seul, le dinar algérien commençait à perdre au change face aux devises étrangères, cédant 15% par rapport à la cotation en vigueur à la date de la signature. Et, Technip qui réclamait une réévaluation du contrat libellé en dinar, allait compromettre définitivement le projet. La situation s’était d’ailleurs empirée début 2015 et le dollar, coté à 74.8 dinars algériens à la signature du contrat, valait désormais 99.7 dinars algériens. Il ne restait alors à l’entreprise française que de trouver un prétexte pour abandonner le projet tout en imputant la responsabilité à la partie algérienne. Technip pensait pouvoir le faire puisqu’il a réussi à compromettre l’ingénieur-conseil EIL. Face à la ténacité de Mme Benmouffok qui bataillait pour mettre fin à ses agissements, Technip a créé un conflit d’intérêt en mandatant le bureau d’études indien pour réaliser les études du sol ce qui ne devait pas du tout accepter à cause de sa relation contractuelle avec Sonatrach. EIL qui veillait aux intérêts de Sonatrach dans le projet a été rémunéré par Technip et ne pouvait plus assurer son rôle initial.

L’autre moyen auquel avait recouru Technip, a été la sous-traitance des tâches à des entreprises qui ne figuraient pas dans la liste contractuelle, provoquant à chaque des frictions avec l’équipe en charge du projet à Sonatrach. Outre le fait qu’elle a fait profiter une multitude d’entreprise française de l’aubaine que représente le projet et ce, pour tâches qui aurait pu être confiées à des entreprises algériennes, elle a utilisé la sous-traitance comme moyen dilatoire. L’on peut énumérer Keller Fondations Spéciales qui, jusque-là, n’avait travaillé que sur un seul projet de rénovation d’une raffinerie (Shah Deniz, à Bakou en Azerbaïdjan) où elle a réalisé les études d’exécution des fondations ou encore Nexans, spécialisé dans les matériaux électriques. La première a réalisé 264 petits pieux de de 15 à 30 mètres et de 80 centimètres de diamètre, soit un total de 6.000 mètres linéaires de pieux et la seconde a livré 2.000 Km de câbles d’instrumentation pour les besoins du projet.


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L’inévitable cassure

Face à cette situation, et sous prétexte de ne pas perdre du temps pour l’achèvement des travaux et la mise en service de la raffinerie, le top management de Sonatrach laissait faire.  Et, il a fallu attendre le 27 avril 2015 et pour que Sonatrach, sous pression de Mme Benmouffok, adresse une première mise en demeure à Technip pour qu’elle se conforme aux termes du contrat. En vain. Technip n’a donné suite à aucune demande de Sonatrach. L’entreprise française, qui croyait d’ailleurs en l’existence d’une cinquième colonne dans les rouages de l’Etat et à Sonatrach pour la protéger, ne s’attendait qu’à la résiliation de son contrat, préparant une demande d’arbitrage qu’elle a gardée sous le coude en attendant que cela arrive. Une mauvaise foi qui rappelait le conflit au sujet des usines d’Asmidal dont elle s’était distinguée par un manque de professionnalisme et un exécrable comportement prédateur, brandissant la menace d’engager une procédure d’arbitrage pour forcer les responsables algériens, frileux au vu du contexte politique de l’époque, à accéder à ses demandes. Elle n’a néanmoins pas vu le coup venir cette fois-ci et elle s’est vue assommer le 28 mai 2015 par une lettre de résiliation de son contrat à partir du 4 juin de la même année et une notification d’introduction d’une procédure d’arbitrage. Elle déposé, à son tour une demande d’arbitrage le 2 juin pour contester la démarche de Sonatrach. Mais, c’était sans compter sur la détermination de la compagnie algérienne qui a tout de suite après lancé une consultation à l’intention des entreprises ayant soumissionné pour le projet en septembre 2010 afin d’achever les travaux. A l’exception de  Hyundai qui s’était déclarée incapable de mobiliser son potentiel pour le projet, toutes les autres ont répondu à l’appel de Sonatrach qui a fini par choisir la compagnie chinoise Cpecc. Et ce, en dépit de la volonté du ministère de l’énergie qui voulait confier le chantier laissé par Technip à Samsung laquelle a réalisé les travaux de rénovation de la raffinerie de Skikda.


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Un patriote nommé Remini

L’équipe de Amine Mazouzi a contourné cette demande en lançant le 15 janvier 2016 une nouvelle consultation élargie à d’autres compagnies à l’image l’entreprise américaine Fluor et l’attributaire du contrat Cpecc. Ainsi, si Fluor n’a pas formulé une offre pour le projet, Cpecc a été déclaré moins-disant avec une offre de 55,18 milliards de dinars algériens. Les négociations engagées avec l’assistance l’Ingénieur-conseil EIL a permis à Sonatrach d’avoir un rabais de 10 milliards DZD, ramenant le montant du contrat à 45, 38 milliards DZD. Le contrat a été signé le 7 novembre 2016.

Tout allait pour le mieux, jusqu’en janvier 2017. Akli Remini, raffineur de métier et vice-président de Mazouzi chargé de l’activité Aval, a fait l’objet d’un complot fomenté par Abdeslam Bouchouareb et Noureddine Boutarfa et remplacé par Ahmed Fettouhi. Et, Amine Mazouzi est relevé deux mois plus tard de ses fonctions et remplacé par Abdelmoumen Ould Kaddour. Ce dernier abandonne la procédure d’arbitrage engagée contre Technip et, cerise sur le gâteau, il résilie le contrat de l’Indien EIL en l’indemnisant pour 20 millions de dollars et reprend la compagnie française (Technip) comme Ingénieur-conseil pour le suivi du reste des travaux contre 8 millions de dollars. Pour couronner le tout, le ministre de l’Energie Mustapha Guitouni a créé un incident en juillet 2017 lors de sa visite effectué sur le chantier et donné un alibi à Ould Kaddour pour faire le ménage et limoger tous les cadres qui tenaient tête à Technip. Et cette dernière est ainsi revenue en conquérante sur le terrain où elle a été chassée une année auparavant et aspire désormais décrocher d’autres contrats dans le cadre du programme de Sonatrach relatif à la pétrochimie.

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