Sucre : Les marges indécentes de Cevital

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Les cours du sucre étant stables sur le marché mondial  autour de 300 USD/tonne, les marges cumulées par Cevital depuis 2015 sur la commercialisation du sucre sont indécentes.

L’on se souvient des violentes émeutes de janvier 2011 contre la cherté de la vie, des manifestations désormais liées dans la mémoire des Algériens à l’augmentation des prix de l’huile et du sucre. L’enquête parlementaire diligentée à l’époque avait alors désigné le groupe Cevital qui détenait 70% des parts de marché du sucre, comme principal responsable de cette colère populaire. Un conseil interministériel consacré aux lois relatives à la concurrence et aux pratiques commerciales s’était tenu pour examiner les moyens de juguler la flambée des prix des produits alimentaires à l’origine des émeutes et groupe de travail composé de fonctionnaires, de producteurs et de transformateurs des produits de base a été mis en place pour mettre en œuvre des textes réglementant les marges. Il a ainsi été convenu avec les producteurs de plafonner les prix à consommateur de l’huile et du sucre, respectivement à 600 DZD le bidon d’huile de 5 litres, à 90 DZD le kilo de sucre en vrac et à 95 DZD le kilo de sucre emballé (1.3 USD au taux de change de l’époque).


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Une hausse qui ne justifie pas la subvention

En effet, pour maintenir les prix du sucre à 90 et à 95/kilo DZD (prix plafonds à consommateur), l’Etat algérien a concédé aux opérateurs une compensation sur son budget pour la prise en charge de la hausse des prix des matières premières.  Il s’agit de la prise en charge de la différence entre le prix moyen pondéré à l’importation du sucre brut en stock et les prix de cette matière première dont les prix des produits finis issus commercialisés n’ont pas dépassé les prix plafonnés. Sachant que le sucre est exonéré de droits de douanes et de TVA, que la marge à la production du sucre blanc est plafonnée à 5% soit à peine 4,5 DZD –la marge au stade de gros à 5% et celle au stade détail à 10%, soit une marge totale de 20%–, les frais d’importation du sucre brut (fret, assurance, aconage et approche) oscillant entre 60 et 70 USD/tonne (5 DZD/kilo), le dispositif de compensation n’avait aucune raison d’être en 2011 déjà. Si la livre de sucre à New York a atteint 0,33 USD en 2011, un niveau jamais vu depuis 1981, soit 53 DZD/kilo (la livre équivaut à 0,45 kilo), Cevital aurait facturé son coût de raffinage à plus de 35 DZD/kilo (36% du prix plafonds à consommateur, Ndlr). Un coût qui n’a d’ailleurs pas affaibli sa compétitivité et le groupe a même exporté une partie de sa production de sucre raffiné en 2011. Pire, le sucre a bénéficié de la compensation mobilisée pour la stabilisation des prix (plus d’un milliards DZD pour près de 3 millions de tonnes que représente le marché algérien du sucre/un peu moins d’un dinar par kilo). Ce qui revient à dire que ce coût élevé de raffinage cachait bien des marges bénéficiaires et la hausse des prix des matières premières ne justifiait ni l’augmentation des prix du sucre au détail  ni sa subvention.


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 La subvention est négligeable dans la structure du prix

Dans ce sillage, il convient de signaler la période allant de mars 2011, date de mise en place du dispositif de stabilisation des prix de l’huile brute alimentaire raffinée ordinaire et du sucre blanc, au décembre 2017, a vu la compensation globale mobilisée pour sa mise en œuvre s’élever à 11,81 milliards DZD.  Cette compensation a été de  2,1 milliards DZD en 2011, 3,2 milliards DZD  en 2012, 2,61 milliards DZD en 2013, 998,87 millions DZD en 2014,  451,56 millions DZD en 2015, 982,2 millions DZD en 2016 et 1,47 milliards DZD en 2017, et ce, pour subventionner presque les mêmes quantités importées de sucre et de huiles. Ceci dit, la baisse de la subvention qui ne représente presque rien dans la structure du prix plafonds à consommateur (moins d’un dinar) est inhérente à la chute des prix du sucre dans le marché mondial. Des prix qui se sont stabilisés à partir de 2015 autour de 300 USD/tonne (28 DZD/kilo) mais, qui n’ont pas contraint Cevital ainsi que les conditionneurs locaux à baisser les prix qui sont toujours à hauteur de 90 à 95 DZD le kilo. Des marges indécentes qu’ils continuent à s’octroyer dans un business qui touche directement au porte-monnaie de la ménagère –la tradition culinaire algérienne recourt excessivement au sucre d’autant qu’il constitue un intrant dans la fabrication d’une multitude de produits agroalimentaire–. Aujourd’hui avec une livre de sucre à 11-12 cents (28 DZD), les marges frôlent l’affolement. Le «coût de  raffinage» est désormais facturé à près de 45 DZD/kilo (le prix plafonds à consommateur au taux de change actuel étant de 0,82 USD). Des marges qui relèvent tout juste de l’insulte à partir du moment où l’achat des matières premières tout comme l’exportation du sucre raffiné dans le cas de Cevital se fait à travers sa société Skor International basée en Suisse. Des transactions triangulaires entre filiales du même groupe qui  favorisent le recours aux prix de transfert et l’optimisation fiscale en localisant les bénéfices là où on paie le moins d’impôts mais, aussi le transfert illicite de devises en dehors d’Algérie. Il s’agit, au cas d’espèce, de la surfacturation des matières premières achetées au Brésil, lesquelles bénéficient d’une subvention à l’importation à travers la valeur administrée du dinar et donc le gain au change sur les dinars échangés à bas prix selon le taux de change officiel du dinar face au dollar. Et, de la sous-facturation des exportations en dinar algérien pour maintenir les revenus et les bénéfices en devises à l’étranger et ne rapatrier que de petites sommes en devises.


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Tendance baissière des prix

Bref,  selon les données 2014 de l’USDA (United States Department of Agriculture), le Brésil est le premier producteur et exportateur mondial de sucre avec environ 20% de la production totale (à travers la canne à sucre), suivi par l’Inde qui représente 15% puis de l’Union européenne avec 9% (à travers des cultures de betteraves). La production mondiale a tendance à stagner depuis la saison 2012-2013, se stabilisant autour de 175 millions de tonnes. Quant à la demande, elle croît surtout dans les pays émergents avec l’amélioration du niveau de vie, mais elle reste globalement inférieure à l’offre. L’alimentation étant le premier débouché du sucre, la consommation mondiale moyenne est d’environ 25 kilogrammes par an et par habitant. Le sucre est coté sous forme de contrats à terme sur l’ICE Futures US (ex-NYBOT) en US cent/livre. Les prix du sucre ont flambé en 2011 (plus de 700 USD/tonne), atteignant leur plus haut depuis pratiquement 30 ans, avant qu’ils ne baissent en février 2012 à 24 cents/livre ce qui était encore un niveau élevé comparativement aux années précédentes. Or, l’augmentation régulière des stocks mondiaux à cause d’une production toujours supérieure à la demande a pesé sur les prix et continue à le faire. Ainsi, les prix se sont stabilisés dès 2015 dans une fourchette allant de 11 à 14 cents (autour de 300 USD/tonne), permettant à Cevital, qui profite déjà du plafonnement des prix à coup de subventions, de tirer le meilleur de sa situation de quasi-monopole sur le marché algérien et aux  conditionneurs tirés par cette locomotive de cumuler des marges insolentes au détriment du consommateur.

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