Soufiane Djilali (Jil Jadid): « L’élite politique doit pouvoir discuter, dialoguer et négocier »

sofiane djilali

Un peu plus d’un an après le début du Hirak, quel bilan peut-on en tirer ?

Le bilan sera apprécié différemment selon la perspective dans laquelle on se place. A court terme, le bilan est mitigé. Certes, Bouteflika n’a pas réussi à faire passer son 5ème  mandat, ni à prolonger le 4ème.  Son clan s’est totalement effondré et les procès judiciaires révèlent les incroyables scandales d’une classe politique prédatrice et corrompue sans limites. Mais en même temps, l’opinion publique reste sur sa faim, pour le moins dubitative, et même souvent hostile au nouveau pouvoir. Les Algériens ont le sentiment d’être de nouveau embarqué dans un processus qui ne fait que perpétuer le « système ». Sur le plan psychologique, il n’y a pas eu de rupture nette et évidente avec le passé. Les Algériens n’arrivent donc pas à percevoir le changement. Dans une logique du long terme par contre, je pense qu’il y a de grandes possibilités pour l’Algérie de passer à autre chose. Les dynamiques historiques, sociologiques, économiques et géopolitiques concourent à créer des conditions initiales à même d’installer une évolution positive. Le Hirak aura été un moment de ré-aiguillage du destin du pays. Au final, j’ai presque envie d’inverser la célèbre maxime pour dire que rien de visible n’a changé pour que tout change ! Mais bon, les défis devant nous sont immenses et les possibilités d’erreurs ou de dérives ne sont pas complètement annulées, loin de là !

Vous avez mené votre combat contre l’ancien régime bien avant la déferlante populaire dans la rue, pensez-vous que l’objectif est aujourd’hui atteint ?

Disons un premier objectif a été atteint. Rien n’aurait pu être envisagé avec le système Bouteflika. Il avait enserré la société dans ses griffes et une explosion populaire dévastatrice aurait pu mener à l’irrémédiable. La configuration politique actuelle n’a été ni envisagée ni préparée. Nous vivons réellement un moment politique inédit qui est la résultante d’une série d’évènements incontrôlés. La situation peut devenir fertile pour peu que l’on sache la rentabiliser. Les anciens carcans ont sauté et les précédentes règles du jeu ont été brouillées, mais en même temps, une recomposition politique avec des segments réarrangés offre un nouveau potentiel. Il ne faut jamais oublié que notre objectif stratégique en tant qu’opposition démocratique est de mettre le pays sur la voie de la construction de l’Etat de droit. Le chemin pour y mener est semé d’embûches mais il est maintenant praticable. A nous d’assumer notre rôle et de savoir comment influencer le pouvoir pour qu’il s’y engage. C’est jouable aujourd’hui.

Les pouvoirs publics ont proposé une mouture de la future Constitution. Les propositions du pouvoir n’ont pas suscité le débat escompté. Pensez-vous que nous avons raté une opportunité pour débattre de l’avenir de notre pays?

Il n’y a pas eu le débat souhaité. La classe politique actuelle n’a pas voulu ou n’a pas été en mesure de l’animer. Pourtant, il y avait matière à débat. L’opposition s’est calée sur les slogans du Hirak qu’elle a elle-même fabriqué ou en tous les cas contribué à les radicaliser. Elle s’est retrouvée prisonnière d’un populisme facile et simpliste. Sincèrement, l’opposition n’a pas pu évaluer les vrais rapports de force en présence ni ses propres contradictions. Nous sommes revenus en fait à avant Mazafran I de 2014. Morcelées, idéologisées et déstructurées, les oppositions sont retombées dans leurs travers d’antan car elles n’arrivent pas à accepter dans les faits sa diversité. Voyez comment les appels à structurer le Hirak sont récurrents en espérant toujours une hypothétique représentation unitaire. Inconsciemment, on croit toujours que le peuple (ici le Hirak) doit construire de manière pyramidale une structure de représentation. Pourtant, il y a eu des dizaines de réunions de partis politiques et de la société civile. Avec toujours les mêmes résultats, les mêmes échecs. Il y a comme une incapacité à prendre ses propres responsabilités et construire, chacun selon ses convictions, son mouvement, quitte à se regrouper par affinité dans une deuxième phase.Après près d’une année et demi du déclenchement du Hirak, pas un seul nouveau parti n’a émergé, aucun nouveau projet n’a été mis sérieusement sur rails. Et que l’on ne me dise pas que c’est de la faute au pouvoir ! Les gens se défoulent de façon pulsionnelle dans les réseaux sociaux et c’est tout !

 

Certains ont refusé d’en débattre sans même connaître le contenu de la mouture, qu’est ce que vous en dites ?

Ecoutez, nous sommes malheureusement dans une logique de rapport de force. C’est l’une des conséquences de notre culture qui conçoit les rapports politiques dans une relation de dominant/dominé. Autrement dit, soit vous êtes vainqueur d’un rapport de force et vous devenez le dominant, soit vous le perdez et vous êtes dominé ! Je pense qu’il y a un long travail pédagogique à mener. L’élite politique doit pouvoir discuter, dialoguer et négocier sans que cela n’apparaisse comme une forfaiture.

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Il est vrai aussi que l’inconscient collectif véhicule l’image du pouvoir comme une volonté extérieur au peuple et qui les opprime. Cela est inscrit dans notre mémoire car nous avions vécu plusieurs siècles sous l’emprise étrangère. Maintenant, le pouvoir en soi est devenu, dans notre perception, une entité négative. On a vu par exemple des opposants notoires devenir ministre. Au lieu de s’en réjouir, l’opinion publique les condamne. A ce jeu, l’objectif ne devient pas comment faire parvenir nos idées dans les centres de décisions mais éliminer le pouvoir en tant que tel. Autrement dit, souvent l’Algérien veut briser le pouvoir quel qu’il soit et non pas l’utiliser dans un sens ou l’autre. C’est pour cela que les observateurs parlent de nihilisme anarchiste.

 

Vous avez récemment annoncé la prochaine libération de certains détenus, la même information a été confirmée par une voix officielle, à savoir le porte-parole de la présidence. Est-ce pour vous une volonté de la part du président de la République d’apaiser les esprits et d’engager le pays sur de nouvelles voies ?

C’est exactement ce que j’avais compris. Le Président de la République avait promis ce geste à travers un parti politique qui avait accepté le principe du « rapport de raison » en lieu et place du « rapport de force ». En l’occurrence, Jil Jadid avait eu la primeur de cette annonce, non pas que nous avions négocié ou « tourné la veste » ou que sais-je encore mais tout simplement que nous devenions un argument politique favorable au dialogue. Le Président a voulu dégeler le climat et probablement espérer une baisse des tensions pour mieux aborder la phase du débat sur la Constitution. Malheureusement, les agitateurs professionnels et les Che Guevara se sont sentis menacés dans leur agenda et ont voulu transformé une démarche généreuse en une opération de « com » pour tenter de faire avorter toute possibilité d’apaisement et de dialogue. L’histoire, de toutes les façons, jugera !

 

Le seul débat suscité par la mouture de la nouvelle Constitution reste celui lié aux constantes. N’est-il pas temps pour le pays d’engager de réels débats de société loin de l’invective et des idéologies?

Parfaitement. Il faut apaiser les esprits, s’éloigner des idéologies castratrices de la pensée libre et aller sereinement vers les débats d’idées. Vous savez, notre société sort peu à peu d’une phase de transition sociologique éprouvante. Ses anciennes structures traditionnelles se sont effondrées et les Algériens se sont retrouvés dans un monde sans références stables. L’évolution générale du pays s’oriente vers la sécularisation, l’individualisme et le consumérisme. Ce sont les caractéristiques d’un monde moderne en devenir. Notre problème est que personne n’a réfléchi à cette transition. Notre modernité en devenir est impensée. Autrement dit, on risque de se retrouver dans une « modernité » sans aucun sens, un désordre sociétal qui s’installe de façon spontanée. Ce ne sera ni une société traditionnelle ni une société moderne cohérente mais une forme de désordre dans lequel chacun vivra selon ses propres croyances qu’il aura construit avec des petits bouts de vérité et d’erreurs. Les traditions se sont formées sur des siècles dans une dialectique entre les besoins de l’individu et ceux du groupe en conformité avec le milieu dans lequel ils vivaient. Aujourd’hui, le groupe explose, le milieu s’est mondialisé et l’individu se perd dans un monde qui ne fait plus sens.Voilà le débat que veut introduire Jil Jadid par le biais de son projet de société. Pour le moment, je reconnais que l’élite universitaire ou politique ne s’y intéresse pas beaucoup mais je ne perds pas espoir. Viendra le moment où cette élite finira par comprendre que son rôle n’est pas de faire de la surenchère sur les slogans populaires mais au contraire de les traduire en un véritable projet pour la Nation !

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