Sonatrach: réhabilitation des repris de justice

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Les affaires dans le secteur pétrolier vont bon train pour les repris de justice et autres sulfureux éloignés de Sonatrach dans la foulée des scandales de corruption qui l’ont secoué fin 2009. De Remmame à Gauthier en passant par Belkacem, l’ancien réseau ayant prospéré du temps de Khelil est totalement réactivé. Tour d’horizon…

Qui ne connait pas Mohamed Remmame à Sonatrach ? Son business consiste justement en la mise à disposition de Sonatrach de personnels étrangers pour la réalisation de diverses prestations d’études, une activité qu’il avait commencée en association avec un ressortissant Français, Michel Lecordier pour ne pas le nommer.

Les activités de Mohamed Remmame, qui était dans les petits papiers de Belkacem Boumediene, alors vice-président de Sonatrach en charge de l’Amont avant d’être emprisonné en 2010 pour corruption et d’écoper de six ans de prison ferme, se sont développées sous l’enseigne Serpro, une entité parisienne dans laquelle il était associé avec Lecordier.

Serpro recrutait pour Sonatrach des ingénieurs étrangers afin de réaliser des études dans divers modules de l’Amont moyennant une marge de 100% sur les revenus de ces ingénieurs dont les prestations sont facturées jusqu’à 2 500 dollars par jour, chacun.

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Or, l’éclatement de l’affaire «Sonatrach I» et l’emprisonnement de la quasi-totalité de son top management ont donné un sacré coup aux affaires de Remmame et de Serpro. Said Sahnoune, qui a relevé Belkacem Boumediene à la tête de l’activité Amont, lui, nourrit une peur perpétuelle des services de renseignement –«dawla» (l’Etat) pour reprendre le vocable utilisé par les hauts cadres de l’Etat–. Il a vite coupé les ponts avec Serpro et ses associés. Pour lui, il était inconcevable de traiter avec les membres du réseau affairiste qui venait d’être démantelé.

Cette réputation sulfureuse de proches de managers corrompus, a poussé Remmame et Lecordier à refaire la vitrine de leur activité. Les deux associés ont dissous Serpro tout de suite après l’éclatement du scandale «Sonatrach I»  et ont constitué ICAT (Innovation Conseil et Assistance Technique) en juillet 2010.

Cette nouvelle entité a pour objet «les études et engineering liés aux hydrocarbures, les services pétroliers, les travaux de secrétariat et d’assistance administrative, le consulting et l’assistance aux entreprises dans les domaines de l’industrie et de l’énergie, les études de réalisation en génie civil, les études de réalisation de toutes branches d’activités du BTPH».

Mais, ICAT qui n’avait plus accès aux décideurs à Sonatrach, n’a rien obtenu auprès de la compagnie jusqu’en 2017. Aucune démarche ne lui a été d’un grand secours, pas même la filiale algérienne créée en décembre 2012 avec Mohamed Remmame comme associé gérant. Et ce, tout au long de la période allant du déclenchement des poursuites judiciaires à l’encontre de l’ancien P-dg Mohamed Meziane et son équipe dirigeante jusqu’au retour de Ould Kaddour aux affaires.


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Et le soleil brille pour les sulfureux d’hier…

La nomination de Abdelmoumen Ould Kaddour à la tête de Sonatrach en mars 2017 a été une aubaine pour Remmame, son associé français et bien d’autres sulfureux intermédiaires dans les services pétroliers qui ont été bannis des circuits du business en Algérie dans le sillage des procédures judiciaires engagées dans le cadre de la lutte contre la corruption à Sonatrach.

En effet, Remmame fait désormais partie des meubles du bureau du P-dg de Sonatrach où il est reçu plutôt comme un VIP. Il a même effectué de nombreux voyages avec lui, l’accompagnant dans plusieurs déplacements à l’étranger, vers des pays où sa société ICAT n’a aucun business…

Cette position l’a fait «grandir» aux yeux de beaucoup de sous-traitants étrangers de Sonatrach qui, aujourd’hui, se plient en quatre pour le rencontrer ou pour signer des contrats avec sa société. Mais aussi aux yeux des bureaucrates qui l’aident à contourner les contraintes relatives aux permis de travail pour les personnels étrangers en lui facilitant l’obtention de visas de travail auprès des services consulaires algériens en France.    

Remmame et son associé Lecordier n’ont, en tout cas, pas l’exclusivité des «faveurs» de Ould Kaddour. Interdit d’accès à Sonatrach pour des raisons liées à la sécurité nationale, un autre Français à savoir, François Gauthier, qui a travaillé pour plusieurs compagnies étrangères en Algérie–Maersk qui l’employait à l’époque s’en est aussitôt débarrassée–, est également remis sur orbite par Ould Kaddour. A Sonatrach, on reçoit Gauthier comme on ne le fait avec personne. C’est le nouveau prince du pétrole en Algérie, pour reprendre l’expression d’un connaisseur des arcanes de Sonatrach. Et, il n’est pas rare d’entendre Gauthier de targuer du fait d’avoir un accès direct au P-dg de la compagnie nationale.   

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L’autre pièce de l’ancien réseau démantelé par les services algériens de renseignement et remise en marche par Ould Kaddour, c’est Taoufik Ferhat, ancien cadre de BRC du temps de Ould Kaddour et ex-DG de Saipem Contracting Algeria, filiale algérienne de Saipem reconnue coupable par le tribunal criminel d’Alger en février 2016 pour «majoration des prix en mettant à profit l’autorité et l’influence des agents d’un établissement à caractère industriel et commercial». C’est, d’ailleurs, tout Alger qui se demande pourquoi Taoufik Ferhat n’a-t-il pas été inquiété dans le cadre des procédures judiciaires engagées dans le cadre de la lutte contre la corruption à Sonatrach et dont il n’a même été entendu comme témoin.

Devenu incontournable dans le nouveau dispositif de Sonatrach, Taoufik Ferhat est même pressenti pour prendre la direction de la filiale nouvellement constituée par Sonatrach en association avec la compagnie américaine General Electric (GE) pour le montage des têtes de puits en Algérie.    

Que sont-ils devenus les anciens vice-présidents de Mohamed Meziane ?

La Cour Suprême n’a pas encore statué sur les pourvois en cassation introduits par les cadres condamnés par le tribunal criminel d’Alger dans l’affaires «Sonatrach I».  Mais cela n’a pas empêché l’ancien ministre de l’Energie et des mines Chakib Khelil d’exercer son influence pour la réintégration de certains parmi eux. Ceux qui étaient considérés comme ses protégés du temps du baril à plus de 100 dollars.

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Des sources concordantes affirment que la désormais ex-directrice des ressources humaines (DRH), Assia Benkherief, a été limogée pour avoir eu le courage de l’affronter et refusé de les réintégrer du fait justement qu’ils n’ont pas encore été jugés définitivement. Et, les pressions de Khelil ayant eu raison de Mme Benkherief, les employés de la direction générale de Sonatrach se sont plutôt habitués à voir Mohamed Chawki Rahal ou encore Belkacem Boumediene, respectivement ancien vice-président en charge de l’amont et ancien vice-président en charge de la commercialisation, rôder dans les couloirs du siège de la compagnie.

Si Belkacem Boumediene, qui se présente comme consultant et qui ne rate aucun événement organisé par Sonatrach, Mohamed Chawki Rahal, excusez du peu, rêve encore de reprendre un important poste à Sonatrach.

Quant à Belkacem Boumediene –qui avec son collègue ancien vice-président en charge du Transport par canalisation (TRC), Benamar Zenasni, sont souvent aperçus dans le sillage de Red-Med, groupe de services ayant des affaires avec beaucoup de compagnies pétrolières étrangères–, a créé en février 2017 une société de conseil en études et d’assistance en investissement qui cible une clientèle étrangère parmi les compagnies pétrolières opérant en Algérie. Cette société unipersonnelle (Eurl), appelée Soferide MPE et dont le capital social est de 1 million DZD, est sise à Boumerdes.

Bien sûr, ce business en Algérie n’est possible que si on est connecté au top management de Sonatrach.

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Last but not least, un autre profil a marqué son retour à Sonatrach dans le sillage de Ould Kaddour : Abdelhak Ziada. Ancien chef de la division production de Sonatrach à Hassi Messsaoud et ancien conseiller de Abdelhamid Zerguine, Ziada vient de constituer une société de catering, la Global Base Services.

Pour un créneau juteux, le catering en est forcément un. Sonatrach y consomme annuellement pour 400 millions USD : douze fois la valeur marchande de la cargaison de cocaïne saisie dernièrement au port d’Oran. Mais la particularité de cette société créée par Ziada, c’est qu’elle est domiciliée dans un local appartenant à Salah Eddine Noubli, président du Conseil d’affaires algérien aux Emirats Arabes Unies. Connu pour avoir introduit plusieurs compagnies étrangères de services pétroliers, dont Overseas, en Algérie, Noubli dépêchait fréquemment un membre de sa famille rendre visite à l’ancien P-dg de BRC quand il purgeait sa peine de prison à Blida «pour alléger son chagrin et lui apporter un certain réconfort».  

«C’est un homme d’affaires et il n’aurait évidemment pas fait ce qu’il avait fait pour les beaux yeux de Cheba Yamina», ironise-t-on à Sonatrach.   

Bref, si l’objectif de rendre Sonatrach la cinquième compagnie pétrolière du monde à l’horizon 2030 semble déjà être une chimère au vu du déclin de sa production qui s’installe dans la durée à cause d’une mauvaise gestion des gisements, les scandales qui secouent la compagnie nationale en ce moment ne tarderont certainement pas à déclasser l’affaire de la cocaïne et la reléguer à son rang naturel de «fait divers».

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