Sonatrach: le non sens risque de provoquer le chaos

forage

Par Yacine Merzougui

Dans le sillage de la décision stratégique de réduction des charges, Sonatrach a été instruite par le ministère de l’énergie afin d’opérer des coupes significatives dans son carnet de commandes.

Sans réflexion aucune sur les risques graves qui en découleraient, Toufik Hakkar et ses collaborateurs ont décidé de réduire considérablement le programme des opérations de forage et, de facto, les services qui l’accompagnent.

Il a été ainsi décidé d’abandonner, sur l’exercice de 2020, un plan de charge constitué de 26 puits d’exploration et de 30 puits de développement. Cette décision implique la démobilisation immédiate de 50 appareils de forage. Et cette démobilisation va passer graduellement de 68 appareils actifs au mois de mars à 18 appareils vers la fin de l’année. Une première dans l’histoire de l’industrie pétrolière de l’Algérie.

Selon les projections en cours, l’année 2021 sera encore plutôt sombre avec un programme d’une trentaine seulement de puits d’exploration et une centaine de puits de développement.

Le parc d’appareils de forage dont disposent les filiales de Sonatrach est gigantesque par rapport au plan de charge révisé, en matière de forage. En effet, l’Entreprise Nationale de Forage (Enafor) dispose de 52 appareils de forage, alors que l’Entreprise Nationale des Travaux aux Puits (Entp) en compte 69 autres rigs.

Jusqu’à mars dernier, tout allait bien pour les entreprises nationales de forage. Mais, depuis lors, plusieurs appareils de forage sont à l’arrêt et le personnel sans plan de charge. L’immobilisation des rigs s’accentue depuis et les deux entreprises (Entp et Enafor) se dirigent progressivement vers la paralysie.

Du coup, avec ces données, ces entreprises de forage vont se retrouver, à la fin de l’année, avec un effectif de 70%, non concerné par le travail. Mais, ce personnel sera quand même payé.

Dans ce contexte, l’Entp (deuxième entreprise, après Naftal) peut supporter ce poids sur plusieurs mois. En revanche, l’Enafor qui paye encore des sommes colossales pour le remboursement de l’achat du dernier lot d’appareils de forage, n’est pas en mesure de supporter une situation de payement d’un personnel oisif.

Pour réduire l’impact de la réduction du plan de charge sur les filiales de forage, Sonatrach a envisagé un « Régime de stockage temporaire de l’appareil sans le maintien de son personnel, au taux de 40% du tarif journalier de l’appareil en activité ».  En sachant que l’Entp affiche une masse salariale dépassant les 21 milliards de dinars et celle de l’Enafor de l’ordre de 15 milliards de dinars, on imagine aisément les dégâts qui seront occasionnées à la trésorerie des deux entreprises et le gaspillage de l’argent que va consentir volontairement la Sonatrach.

L’autre répercussion sera constatée chez les autres filiales des services pétroliers, notamment au niveau de la Société Nationale des Services au Puits (Ensp, filiale 100% de Sonatrach), qui sera tout aussi affectée que les autres filiales du forage et son plan de charge verra une baisse considérable.

Les filiales de l’Ensp (Basp, Hesp, Bjsp) seront encore plus affectées par ces réductions des commandes et du fait qu’elles ont été créées avec des partenaires étrangers (américains). Il n’est pas exclu que ces derniers vont peser de tout leur poids pour exiger des licenciement massifs et une nette compression des personnels. Il faut comprendre que ces filiales de l’Ensp ne disposent pas de la trésorerie nécessaire pour le maintien du personnel sans plan de charge.

Pareil pour MI Algeria (JV entre Sonatrach et Schlumberger) qui va certainement recourir immédiatement au licenciement des travailleurs. D’autant que la quasi majorité est titulaire d’un contrat-type de durée déterminée (CDD). Les américains de Schlumberger n’accepteront jamais de payer les travailleurs algériens sans contrepartie de travail.

Sud du pays: climat social explosif

Si ces filiales de Sonatrach sont contraintes de se conformer aux instructions des autorités du pays pour la préservation de l’emploi, au détriment de la trésorerie, les sous-traitants du groupe pétrolier n’auront aucun mal à procéder à des licenciements massifs de leur personnel respectif, dès l’annonce de la rupture des commandes.

On parle ici des sociétés de transport, de catering, de gardiennage, de génie civile, de travaux publics et d’hydraulique etc. La seule coupe opérée par le Division forage de Sonatrach va provoquer au minimum, un licenciement de 12.000 travailleurs chez les sous-traitants directs de l’Entp, l’Enafor et de l’Ensp. Plus des deux tiers de cet effectif menacé, sont issus des régions du Sud du pays.

A cela, il faudra rajouter les emplois indirects dans les chantiers, l’hébergement, les services, la construction des plateformes de forage, l’ouverture de pistes, etc., qui sont encore plus vulnérables et se trouvent déjà à proximité du seuil de précarité.

Les initiateurs de cette décision d’opérer des réductions dans le programme du forage ne semblent pas conscients du danger qu’ils sont en train de provoquer dans le pays. Par souci de préservation de la trésorerie, ces décideurs du temps des vaches maigres sont allés droit vers la provocation des facteurs déstabilisateurs du pays.

Absence de bon sens

En voulant satisfaire le souhait des autorités du pays de voir Sonatrach procéder à une réduction significative de ses charges, les responsables du groupe pétrolier sont allés peut-être trop vite en besogne.

Ces réductions auraient pu toucher d’autres segments d’activité, tels la liquéfaction, le transport par Canalisation, ou encore le report de certaines opérations de maintenance sur les grosses infrastructures.

Réduire l’activité de Forage revient à asphyxier le cœur de métier de Sonatrach et à mettre en péril l’équilibre naturel de la gestion des différents gisements pétroliers et gaziers.

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Car, les puits de développement sont sensés maintenir le niveau de la production que Sonatrach n’arrive plus à assurer depuis plus de trois ans. Abandonner l’option des puits de développement est une expression ouverte de Hara-kiri, refuge ultime des personnes impuissantes devant les difficultés.

Le programme des forages d’exploration, pour sa part, ne doit en aucun cas être réduit à un volume symbolique. Car, ce sont ces forages qui permettent le renouvellement des réserves et donner à Sonatrach une assurance par rapport à son portefeuille en potentiel d’hydrocarbures.

En fait, la réduction du programme de forage n’a aucun sens. Et les responsables de Sonatrach ne semblent pas avoir saisi les derniers propos du président de la République quand il s’est engagé à maintenir le programme du Logement en affirmant qu’il va coûter beaucoup moins cher que par le passé.

Ces responsables de Sonatrach continuent vraisemblablement de réfléchir selon les schémas du passé, où le gaspillage se mêlait à la surfacturation des services et des équipements.

Sonatrach est en mesure de maintenir le programme initial de forage, en se basant sur des données simples et logiques.

Il s’agit d’abord de dire que les équipements, nécessaires au forage des puits (tubes, raccorderie, etc.), ont déjà été acquis en devises bien sûre et se trouvent en stock. Reste alors les coût du forage proprement dit.

Sonatrach est appelée à confier l’ensemble du programme de forage à ses deux filiales, l’Entp et l’Enafor. Payable en dinars, l’enveloppe dédiée au forage peut subir une réduction, de façon à ce que les filiales livrent les puits au prix coutant. Et on peut aller encore plus loin en exigeant un payement différé des charges du forage, sur une échéance de 24 mois par exemple.

Les enseignements du passé

Sonatrach a déjà recouru à ce procédé en 1987 et en 1999, lorsque le prix du baril frôlait la barre des 10 dollars, dans un pays qui s’écroulait sous le poids de la dette qui avoisinait les 30 milliards de dollars.

Pour les services aux puits, (cimentation, logging, wireline, well testing, fracturation, etc), Sonatrach peut se passer des services des sociétés étrangères ou -à la limite- leur imposer une réduction drastique des tarifs, à l’image des autres compagnies pétrolières du Golfe Persique, qui sont allées jusqu’à exiger un rabais de 30 % par rapport aux tarifs conventionnels.

Sonatrach devrait se tourner vers sa filiale, l’Ensp et les Joint-venture qu’elle a développé avec les partenaires américains (Hesp, Basp, Bjsp). Les services assurés par ces entreprises de Droit Algérien, sont payables en dinars et l’apport en devise ne concerne que l’achat de quelques accessoires et consommables.

Idem pour l’ENAGEO pour l’activité de géophysique. Il s’agit d’une filiale de Sonatrach qui peut se soumettre à toutes les conditions de payement (partiel, différé et autres formules) que Sonatrach imaginerait.

Les autres filiales GCB, ENAC et GTP peuvent également s’adapter à la réduction des coûts et aux conditions de Sonatrach, sans avoir à recourir au licenciement du personnel et au gel des contrats avec les sous-traitants.

Si la volonté était en vigueur, Sonatrach aurait trouvé un terrain d’entente avec ces sociétés de services pour assurer la continuité et la pérennité du programme initial de forage et n’aurait jamais pris la décision de réduire ce volume, évitant ainsi le chaos dans le pays et notamment dans les régions du Sud du pays.

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