Scandale du fuel au Liban: l’éternelle récidive à Sonatrach

L'impunité aux criminels

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L’arrestation, vendredi au Liban, du représentant de Sonatrach, en compagnie de 16 autres complices, nous renvoie vers l’immensité de la corruption et l’impunité dont jouissent les responsables du groupe pétro-gazier algérien, en charge de la commercialisation des hydrocarbures. Ce représentant de Sonatrach n’est qu’un petit délégué libanais, chargé du suivi des livraisons, au profit de  Sonatrach Pétrolier Corporation (SPC) que dirige Rafik Demak, un nom à retenir.

Retour sur le lieu du crime…

Un réseau mafieux

Créée en 1989, la filiale londonienne, Sonatrach Pétrolier Corporation(PSC BVI) a été largement citée dans l’affaire Sonatrach II, avec notamment l’implication de Mohamed Bayou puis celle Chawki Rahal. Mais, à aucun moment les responsables algériens n’ont donné l’impression d’avoir retenu les leçons.

La livraison au partenaire  libanais d’une quantité de fuel frelaté n’est, en fait, qu’une opération technique qui a mis à nu un business totalement illégal, qui dure depuis 2005.

En fait, le 11 mars dernier, une cargaison de fuel a accosté au Liban pour une livraison programmée pour vendredi dernier (24 avril) de fuel destiné à l’alimentation des centrales électriques. La cargaison a été embarquée de Sicile (Italie) et ne provient pas d’Alger. Mais, toutefois, l’équipage avait présenté un certificat de conformité de la marchandise, délivré par un laboratoire italien basé toujours en Sicile.

Les autorités libanaises ont également pris des échantillons qu’elles ont fait expertiser dans deux laboratoires distincts. Ces derniers ont de suite assuré de la conformité de la marchandise.

Mais, quand l’opérateur turc Karadeniz -qui loue deux navires-centrales à Électricité du Liban depuis 2013- reçoit son quota pour la transformation du fuel en énergie électrique, ses responsables décident de réaliser une contre expertise de la marchandise. Le résultat de l’analyse réalisée par un laboratoire à l’étranger ne tardera pas à mettre à nu tout un trafic sur la qualité des marchandises acheminées par Sonatrach vers les centrales électriques au Liban. Le fuel en question est déclaré frelaté.

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Le directeur général de la société libanaise d’électricité (EDL) a transmis, le 6 avril courant, un courrier au ministre de l’énergie, à travers lequel il démontre l’immensité du préjudice . Il avait précisé que deux centrales de production de l’énergie électrique (liées à EDL par des contrats de Tolling), refusaient de réceptionner le fuel frelaté et a recommandé à la banque centrale libanaise de surseoir au payement de la facture de cette marchandise.

C’est alors qu’une enquête a été déclenchée au niveau du parquet et a conclu à l’existence d’un vaste réseau de corruption qui couvre la mauvaise qualité des produits raffinées, livrés au Liban, et surtout la dissimulation des fournisseurs qui se cachent derrière Sonatrach.

SPC Londres: un Etat dans l’Etat

Initialement, il s’agit d’un contrat d’Etat à Etat signé entre l’Algérie et le Liban.

Mais, à Sonatrach commençaient à avoir lieu des opérations douteuses qui donnaient lieu à des commissions faramineuses, à travers des sociétés de trading qui s’incrustent ici à là, entre Alger et Beyrout et engrangeaient des sommes colossales.

En mars 2019, eBourse avait publié un long reportage sur ce réseau et l’implication de plusieurs responsables et intermédiaires dans vaste trafic des produits raffinés. Voici un extrait de l’enquête publiée.

« Avec l’appui et surtout la complicité de Nassim Ould Kaddour, le parton de Sonatrach Petroleum Corporation (SPC), Rafik Demmak se livre à des activités extra-légales, notamment dans la vente des produits pétroliers.

Le plus choquant est surtout le dossier libanais qui est devenu l’objet d’un grand business pour le fils du P-dg de Sonatrach.

Ce business ne dérange nullement Abdelmoumene Ould Kaddour puisque les mauvaises performances de SPC Londres le confortent dans sa démarche visant à créer une JV pour la commercialisations des hydrocarbures.

La nomination de Rafik Demmak à ce poste de Londres n’a pour objectif que de reprendre un business dans lequel l’ancien patron de la commercialisation de Sonatrach, Chawki Rahal a engrangé des millions de dollars, que la justice algérienne a mis en évidence dans le cadre de l’affaire Sonatrach II.

Chawki Rahal avait été placé en détention en décembre 2013, pour une affaire de commissions d’un montant globale de 8 millions d’euros, transférés sur deux comptes domiciliés en Suisse, l’un en son nom et l’autre au nom de son épouse. Ces sommes ont été amassées, durant la période où il exerçait en tant que responsable de la filiale de Sonatrach basée à Londres.

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Les enquêteurs soupçonnaient une société libanaise, BB Energy d’avoir versé des commissions à Rahal pour bénéficier d’avantages lors de l’exécution de contrats de vente de produits pétroliers.

Ces contrats portaient notamment sur l’achat par BB Energy de quantités de gasoil et  de fuel oil pour ses besoins au Liban.

BB Energy, propriété du richissime libanais,  Baha Bassatne exécutait des contrats de de  Fronting vis à vis du Liban. Sur papier, BB Energy prenait une commission de 3,5 dollars par tonne de produits pétroliers. Mais, en réalité, elle gagnait quelque 25 dollars par tonne.

Pour Sonatrach, ce process permettait d’éviter les risques éventuels et avoir un bon partenaire pour le Liban.

Ce business, lancé en 2005, n’a pas été affecté par les poursuites judiciaires lancées contre Chawki Rahal. La nomination, plus tard, de Omar Maaliou à la tête de SPC Londres a permis la normalisation des relations avec les partenaires de Sonatrach.

Un plan bien ficelé

L’arrivée de Ould Kaddour à la tête de Sonatrach va réveiller les vieux démons. Des personnes se sont rendu compte qu’il y avait possibilité de se remplir les poches à Londres.

Dès le 1er octobre 2017, Ould Kaddour installe à ce poste, Rafik Demmak, un cadre de Sonatrach déjà responsable de la perte de 5 cargaisons de pétrole, vendues à Petroplus sans garantie bancaire et Sonatrach ne pouvait récupérer la valeur de 360 millions de dollars, suite à la faillite de cette compagnie.

Dans la même période, les chiens sont lâchés contre Omar Maaliou, l’ancien responsable de l’activité commercialisation de Sonatrach. Maaliou, une référence mondiale, est accusé par un site-torchon -porte-parole non officiel de Ould Kaddour– d’incompétence dans son métier… Ce délire va finir par le départ de Omar Maaliou et son remplacement par Ahmed Mazighi, qui, auparavant, n’a jamais vendu un seul litre de produits pétrolier.

Alors que tout le monde chantait le refrain ridicule de SH 2030, Rafik Demmak obtient un coup de pousse de la part de Nassim Ould Kaddour. Le P-dg de Sonatrach ferme ainsi l’œil sur l’établissement illégal d’un visa de travail pour le compte de Demmak en Grande Bretagne. Nous ne somme plus dans une logique de détachement, mais dans une situation ambiguë de recrutement à Londres. Pour Demmak, il s’agit de comptabiliser le temps passé en Angleterre, pour pouvoir réclamer, après trois ans, une résidence dans le pays.

Ces « petites interventions » ont favorisé l’établissement de relations fortes entre Demmak et Ould Kaddour JR.

A partir de décembre 2018, la filiale londonienne de Sonatrach s’attaque à la  reconfiguration de son marché libanais. Plus question de laisser le monopole à BB Energy. Sur proposition de Nassim Ould Kaddour, SPC va désormais traiter avec deux petites sociétés libanaises, ZR Energy et Euronova Energy.

ZR Energy, une filiale du groupe ZR, active dans l’approvisionnement, le négoce de pétrole et de produits dérivés.

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Au-delà du fait que ces deux entreprises sont inconnues sur la scène internationale, on constate que Sonatrach accorde à ZR Energy, une marge de 3,75 dollars par tonne, contre 3,5 dollars traditionnellement accordée à BB Energy. Non seulement Sonatrach va perdre de l’argent, mais elle va déstabiliser un partenaire avec lequel elle travaille depuis une longue date.

Pour sa part,  Euronova est  enregistrée en Suisse mais appartenant à deux frères serbes. Elle traîne une très mauvaise réputation sur le marché à la suite de la résiliation du contrat d’approvisionnement conclu avec le gouvernement de Bosnie-Herzégovine pour corruption,

La réaction de BB Energy s’est faite par la contestation de la marge accordée à sa rivale ZR Energy et elle risque d’aller en arbitrage contre Sonatrach. Dans ce cas, Sonatrach sera inévitablement condamnée par les instances arbitrales.

Petroplus : Un crime resté impuni

Ce sont 269 millions de dollars qui se sont volatilisés à cause du défaut de paiement du raffineur Petroplus que Sonatrach a privilégié en lui livrant des cargaisons de brut sans aucune garantie. Des livraisons opérées au moment où les banquiers de ce client défaillant commençaient à gelait les lignes de crédit qu’il utilisait pour payer ses fournisseurs.  Le nom de Rafik Demmak revient avec force.    

En 2012, Sonatrach a perdu 269 millions de dollars pour avoir livré plusieurs tankers changés de brut à un client en dépôt de bilan. Petroplus, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’a pas payé ces cargaisons et Sonatrach n’a intenté aucune procédure pour se faire rembourser. Mais, ce qui est étonnant dans cette histoire est que la compagnie nationale n’a rien vu venir. Au moment où les banquiers de Petroplus ont commencé à geler les lignes de crédit que ce raffineur utilisait pour payer ses fournisseurs, Sonatrach n’a pas jugé utile de lui exiger des garanties.

En effet,  Petroplus, basée à Zoug en Suisse et cotée à la Bourse d’Amsterdam depuis 1993 gérait sept raffineries européennes avant qu’elle soit reprise en 2005 par le groupe d’investissements américain Carlyle, lequel a acquis 57% de ses actions pour plus de 500 millions d’euros. Il a été l’un des raffineurs  qui ont subi de plein fouet la crise économique de 2008, la chute de la demande sur les produits pétroliers qui s’en était suivie ayant  accentué des problèmes structurels liés aux surcapacités de raffinage sur le vieux continent et entraîné la faillite de plusieurs raffineurs.

Dans un premier, Petroplus a mis la raffinerie de Teesside (Royaume-Uni) à l’arrêt. Le 27 décembre 2011, son directeur financier, Joseph Watson, a déclaré que l’entreprise ne pouvait plus acheter de pétrole à cause du gel d’une ligne de crédit d’un milliard de dollars. Une  annonce qui a eu pour effet de faire chuter l’action de Petroplus en bourse mais, surtout la dégradation de sa cote par l’agence de notation Standard & Poor’s qui l’a déclassé de la catégorie «B» à «CCC+», une catégorie qui suppose des risques sérieux d’incidents de paiement. En mai 2012, Petroplus a cédé son site de Cressier (Suisse) à un consortium constitué de Vitol, le géant du négoce pétrolier établi à Genève, et d’Atlas, une structure d’investissement gérée par l’un des cofondateurs de Petroplus.

Facilités injustifiés

Ce n’était donc qu’une question de quelques mois pour voir Petroplus déclarer faillite. Or, Sonatrach n’avait ni suspendu son approvisionnement ni exigé une lettre de crédit pour les cargaisons qu’elle lui expédiait. Elle le faisait pourtant avec la plus plupart des acheteurs de son pétrole. La compagnie nationale ne fait confiance qu’à un cercle restreint de gros clients  dont la liste est établie sur la base de critères stricts et après concertation entre le son P-dg, son vice-président chargé de la commercialisation ainsi que le ministre de l’énergie.

Ce faisant, Petroplus a accédé aux facilités dont bénéficient les gros clients de Sonatrach alors qu’il n’en était pas un et ce, sans aucune concertation. Et, quand Sonatrach a commencé à exiger des lettres de crédit à ce client en cours de démembrement, il était déjà trop tard. Le montant des factures restées impayées s’élevait, comme nous l’avions précisé plus haut, à 269 millions de dollars. L’incident a commencé à faire les choux gras de la presse dès le mois de mai 2012. Mais, le duo qui gérait les affaires du secteur des hydrocarbures à l’époque à savoir, le ministre de l’énergie et des mines Youcef Yousfi  et le P-dg de Sonatrach Abdelhamid Zerguine, n’a rien entrepris pour le récupérer cet argent sinon de répondre aux questions des médias. Une langue de bois de circonstance qui, bien évidemment, n’a pas corrigé le tort causé à la compagnie par le manque de clairvoyance de ses dirigeants.

«Les créances détenues par Sonatrach sur Petroplus font l’objet de suivi de la part de la compagnie qui dispose de mécanismes nécessaires pour résoudre l’affaire», disait alors Youcef Yousfi. Quant au principal responsable des dégâts, l’ancien responsable de l’activité Commercialisation, Rafik Demmak, il a récemment été promu directeur de la filiale britannique de la compagnie nationale, la Sonatrach Petroleum Corporation (SPC), basée à Londres.

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