Raffinerie d’Augusta : Un coup foireux pour Sonatrach

Réflexion de Ferhat Ait Ali

augusta

Dans une analyse technico-économique publiée sur sa page Facebook, l’économiste Ferhat Ait Ali démontre que l’acquisition par Sonatrach de la raffinerie sicilienne de la major Exxon Mobil est un coup foireux sur toute la ligne. Nous republions le texte dans son intégralité ici, avec son aimable accord.  

Pour bien calculer la rentabilité de la dernière trouvaille de monsieur Abdou (P-dg de Sonatrach, Ndlr), il faut savoir que sans aucun incident majeur en Europe, la marge brute de raffinage est de l’ordre de 33 dollars par tonne de pétrole raffiné, oscillant entre 20 et 58 dollars la tonne en fonction inverse des cours du brut. Ainsi, plus le pétrole est cher et moins il dégage de marge, et plus les gens se dégagent de l’aval vers l’amont pétrolier.

De ce fait, si on considère qu’une tonne de pétrole c’est à peu près sept barils, on peut estimer que la marge par baril est de 3 dollars quand le prix du brut est à 110 dollars et  de 8,3 dollars pour un pétrole à 40 dollars/baril. Le gains pour les raffineurs se situant dans la nécessité de raffiner pour trouver un débouché final à ce fameux brut, et dans l’absence de risque exploratoire induit par l’exploitation en amont, et surtout le fait que les grosses compagnies contrôlent en général toute une filière, d’amont en aval et le monde avec.

LIRE AUSSI Loi sur les hydrocarbures: l’impasse!

Donc sur une base de référence de 70 dollars/baril, on peut estimer les marges brutes à 5 dollars/baril, soit 35 dollars la tonne de pétrole transformée. Sur une quantité de 2,8 millions de tonnes de carburants importés en 2016, nous aurons au mieux 98 millions de dollars de marge brute avec cette formule, au pire 60 millions de dollars. Mais, en restant toujours importateurs parce que nos besoins en essence et gasoil étant répartis en tonnage à 1,6 pour l’essence et 1,2 pour le gasoil en 2016, et à 3,9 pour le gasoil et 1,1 pour l’essence en 2012. De ce fait, cette raffinerie ne réglera pas le déséquilibre dans la mesure où le raffinage ne donne que 20,9% de gasoil pour 47,6% d’essences comme produit final. Ainsi il faudra vendre le surplus d’un produit sur un autre marché pour en acheter un autre. La logique étant la même pour une production nationale ou à l’étranger, il faudrait chercher l’utilité de cette acquisition sur d’autres justifications que celle-ci.

Un faire-valoir économique

Il n’y a donc aucune urgence à alimenter le marché national sous couvert d’économies, qui seront au plus de 100 millions de dollars sur la base des 5 millions de tonnes de 2012, qui ont coûté quand même 4,1 milliards de dollars, ou de 177 millions sur la base de 35 dollars la tonne achetée en économie sur 1,2 milliards quand le pétrole est à 70 dollars/baril. Dans tous les cas de figure, la tonne transformée ici même nous économise le transport et les assurances aller-retour, et la tonne qui fait un tour en Italie, nous les fait perdre sur le même baril, qui gagnerait à être vendu et racheté directement moyennant les marges de trading que d’être trimballé en aller-retour pour une telle marge, qui plus est, non garantie par l’état de cette raffinerie datant de 1949. Si elle était dotée de capacités de 500.000 barils/jour, on pourrait parler d’une tentative de prise de force sur le marché italien ou européen, mais avec cette capacité de 175.000 barils/jour, c’est plutôt un coup à blanc.

LIRE AUSSI Illizi: livraison du gazoduc de Djanet

Quant à son coût de cession exact –même si les intéressés jouent entre les chiffres–, on peut éventuellement tirer une moyenne de 750 millions de dollars, sans compter les réparations éventuelles qui, vu l’image satellite de l’installation, semblent être urgentes déjà en 2016 et nécessitent au moins dix ans pour un retour sur investissement. Or, il se trouve que cette installation n’a pas 10 ans, mais 70 ans, et dans dix ans, elle en aura 80. Et, même si une raffinerie neuve d’une telle capacité de raffinage peut être estimée actuellement à 4 milliards de dollars, celle-ci a déjà été amortie même sur la base de 2% par an, et elle ne vaut plus que par son assiette foncière et sa position, qui, étant du mauvais côté de la Sicile, n’est pas à franchement parler proche de l’Algérie.

Ceci dit, une marge brute n’est pas un bénéfice net, et il est calculé sur le différencier entre le prix du brut et le prix de vente des dérivés en carburant à Rotterdam, sans les charges d’exploitation. Et, si nous les estimons à la moitié de cette marge, on peut dire qu’avec un pétrole haut c’est un casse gueule, et avec un pétrole bas, un faire-valoir économique et rien d’autre.

Un investissement dans l’amélioration de nos capacités internes et la réparation de ce qui a été manifestement laissé dépérir à dessein, pour arriver à des capacités de 25 millions de tonnes an, et surtout un réajustement de notre parc vers l’essence et le GPL, seraient de nature à régler le problème de la dépendance aux importations, qui est le problème de base, surtout que les carburants ne sont pas uniquement un instrument de confort économique, mais une donne stratégique qui met en péril un pays s’il est sous embargo éventuel ou confronté à une guerre commerciale. A titre d’exemple, le cas de l’Iran qui est en butte à des sanctions est édifiant. Il aura quelques problèmes de commerce international, mais sa machine économique et militaire ne sera pas grippée faute de carburants à acheter en cachette étant produits chez lui.

LIRE AUSSI Quand ENI cède sur 4 milliards $

Tout bénef pour Exxon Mobil 

En foi de ce qui précède, je peux dire que le dossier de la raffinerie de Sicile, est un coup foireux sur toute la ligne, même si on prend en compte les données partielles du patron de Sonatrach comme vraies, ce dont je doute personnellement. Par la même occasion, Exon mobile a réussi à se débarrasser d’une vieille installation dont le démantèlement aurait coûté ce prix, de 660 salaires, d’une rentabilité douteuse, et surtout d’un continent qui grippe ses autres projections ailleurs dans le golfe du Mexique et l’Arctique. Et à l’évidence il ne pouvait trouver mieux ou peut être autre que Sonatrach et son «Kiass» pour cette opération pas juteuse mais à moindre risque.

Je vous épargne la lecture politique et les suspicions sur la démarche et la suite de sa gestion par les parties à l’œuvre dans et autour de cette société bizarre, d’autres sauront le faire mieux que moi. Mais les données nécessaires à me faire une idée détaillée du dossier, au plan technique et commercial, sont disponibles chez moi, au même titre que celles relatives aux importations des carburants, des lubrifiants et autres produits depuis 2001 ainsi que les données de 2016 de cette fameuse raffinerie, et celles concernant d’autres raffineries neuves réalisées ces dernières années dans le reste du monde.

LIRE AUSSI Petroplus : Un crime resté impuni

Je ne suis pas contre le déploiement à l’extérieur, je suis même partisan de cette formule, mais pas avec des ressources naturelles nationales et des fonds sans rendement, pour des motifs que ne justifient ni les chiffres disponibles ni les intérêts stratégiques réels de l’Algérie. Pour moi, le pétrole étant là, les besoins en dérivés étant locaux, tout doit être fait localement, et aucune autre formule ne vaut dans ce sens. Il est question d’intérêts existentiels et pas de combines et de gains à la petite semaine qui restent à vérifier un jour, s’ils seront au rendez-vous. La Sonatrach au même titre que le pays, a toujours été prise en otage entre immobilisme rentier des uns et l’aventurisme prédateur des autres, mais elle n’a jamais pu être prise en charge dans le cadre d’une stratégie depuis 1980.

Il est temps d’y remédier avant que le carottes ne soient cuites une bonne fois pour toute.

LIRE AUSSI L’incursion sur le marché américain