Raffinerie d’Alger: les dangereux raccourcis du ministre

Le lynchage, ce matin, du responsable du projet de la raffinerie de d’Alger constitue un acte grave de la part d’un ministre censé défendre les intérêts de l’Algérie face aux opérateurs étrangers. Au lieu de s’attaquer aux responsables de Technip et la société chinoise qui a été sélectionnée pour l’achèvement des travaux, le ministre a choisi le chemin le plus court: sanctionner un pauvre cadre.

14 ans de retard

Ce que le ministre était sensé savoir avant de se lancer sur le terrain marécageux de Sidi Rzine, est le fait que cette rénovation accuse déjà un retard de 14 ans.

La rénovation de cette raffinerie d’Alger fait partie d’un programme lancé en 2003 par Chakib Khelil.

Il fallait ainsi rénover les trois raffineries (Alger, Skikda et Arzew) et augmenter leur capacités, tout en attribuant aux chinois de CNPC le projet intégré de Sbaa (Adrar) qui allait produire 600 mille tonnes par an.

Bien avant la phase de réalisation, Sonatrach devait d’abord sélectionner un Ingénieur-Conseil pour l’élaboration des Avant-Projets Sommaires (APS), sur la base duquel allait être préparé le plan de charge de la société de réalisation.

Sur la longue liste des Bureaux d’Etudes, Foster Wheeler France, Technip (Italie), Bechtel, Fluor et Stone and Webster, Sonatrach a fini par sélectionner la société indienne EIL. Celle-ci a obtenu des PCM (Project Manager Contract) pour les projets de:

– Réhabilitation et Adaptation pour la raffinerie de Skikda.

– Réhabilitation et Adaptation de la Raffinerie d’Alger

– Topping de condensat pour la raffinerie de Skikda.

Technip était déjà sur le coup à travers sa filiale Italienne. Celle-ci a obtenu en mars 2005, un contrat d’un montant de 14 millions d’euros, portant sur le management du projet de modernisation et d’extension de la raffinerie d’Arzew (Algérie). Un projet qui allait être réalisé par les frères ennemis Daewoo & Samsung.

Cherouati trahi par les siens

Pour la phase réalisation, la Sonatrach avait pré qualifié, en décembre 2009, 11 entreprises et groupements:

– TECHNIP (France)
– SAIPEM SNAM- PROGETTI (Italie)
– JGC (Japon)
– TECHNICAS REUNIDAS (Espagne)
– CB & I(USA)
– PETROFAC (UAE)
– SAMSUNG E &C (Corée du sud)
– HYUNDAI ENGINEERING (Corée du sud)
– GS ENGINEERING (Corée du sud)
– SINOPEC (Chine)
– SHAW GROUP (USA)

Le processus, qui avait déjà englouti six ans d’attente, allait connaitre son dénouement en décembre 2010.

Technip est sélectionnée la la réalisation des travaux de réhabilitation et de modernisation de la raffinerie d’Alger. Ce projet clé en main d’une durée de 38 mois et d’un montant forfaitaire de 67,9 milliards de dinars (908 millions de dollars), prévoit la réalisation complète de l’ouvrage, notamment la conception, la fourniture des équipements et du matériel standard, la construction et la mise en service des installations.

Mais à la phase de sélection, la Sonatrach avait passé huit mois sans P-dg. Chakib Khelil gérait à sa guise les intérimaires.

Lors de la signature du contrat, Nordine Cherouati avait à peine cinq mois à la tête du groupe Sonatrach et ne pouvait savoir que, dans le cahier des charges, la compagnie algérienne n’avait pas exigé le critère expérience dans la rénovation des installations de raffinage.

C’est ce critère qui aurait empêché Technip d’accéder à ce projet. Car, avant la raffinerie d’Alger, Technip n’a pas réalisé (construction) de projets significatifs en rénovation. Même pour les études, ses expériences récentes se limitent à une raffinerie au Cuba (Cienfuegos) et une extension pour le compte de Bahrain Petroleum Company (BAPCO).

De la présélection à la réalisation du projet de la raffinerie d’Alger, Technip aura vu défiler cinq ministres de l’énergie et cinq P-dg de la Sonatrach. Ce laps de temps relativement long a permis au personnel de la compagnie française de comprendre les mentalités et de développer un réseau d’affinités et d’intérêts pour constituer finalement un groupe de pression assez conséquent.

Cette situation a permis au personnel de la société française de changer de discours selon les humeurs des uns et des autres.

Dès le premier mois de l’entame des travaux, Technip a signifié clairement qu’il fallait suspendre le fonctionnement total de la raffinerie pour pouvoir lancer la rénovation. Une clause qui n’a pas été expressément définie dans le contrat.

Si on fait le parallèle avec Samsung sur la raffinerie de Skikda, on constatera forcément que Technip manque de métier dans les opérations de rénovation, puisqu’à Skikda, les opérations de raffinage n’ont jamais été interrompus.

Pour se couvrir, Technip tentait continuellement de se cacher derrière les failles de l’APS réalisé par la société indienne. La compagnie français faisait un abcès de fixation sur les conduites défaillantes, sur l’érosion des installations anciennes et surtout sur des travaux secondaires que la Sonatrach aurait du prendre en charge en marge des opérations de rénovation.

Les retards cumulés par rapport aux délais contractuels devenaient fatalement dangereux pour Technip. Outre le risque de pénalités de retard, la société française était condamnée dès septembre 2013.

A cette date, Technip n’avait pas encore acquis l’essentiel des équipements listés sur le contrat. Mais en même temps, le Dinar a perdu plus de 15% de sa valeur par rapport à la date de la signature.

Dès lors, Technip a donc cherché les échappatoires pour quitter le projet, tout en imputant la responsabilité à la partie algérienne.

La préférence française 

Dans ce projet, Technip a délibérément imposé des sociétés françaises pour des travaux qui pouvaient aisément être réalisés par des sociétés algériennes (publiques ou privées).

A titre d’exemple, Technip a imposé la société française Keller Fondations Spéciales qui, jusque-là, n’a travaillé que sur un seul projet de rénovation d’une raffinerie (Shah Deniz, à Bakou en Azerbaïdjan) où elle a réalisé les études d’exécution des fondations. Sur la raffinerie d’Alger, Keller a réalisé 264 petits pieux (80 centimètres de diamètre) allant de 15 à 30 mètres. Soit un total de 6.000 mètres linéaires de pieux. Un projet qui aurait pu être réalisé par un société algérienne sans la moindre difficulté.

De même, elle a imposé le sous-traitant Nexans, spécialisé dans les matériaux électriques, qui aurait livré la quantité de 2.000 km de câbles d’instrumentation.

Mazouzi paye cher son patriotisme

Dès son installation, Amine Mazouzi prend le taureau par les cornes. Le contrat avec Technip est résilié. Le cabinet conseil de Sonatrach est saisi pour lancer une procédure d’arbitrage contre l’entrepreneur français.

Mais, la récréation n’est pas finie. Technip laisse passer l’orage mais ne baisse pas les bras.

Akli Remini, fils de chahid, est nommé en qualité de Vice-Président de la Sonatrach, chargé de l’activité de l’Aval. Une mauvaise nouvelle pour Technip.

En date du 7 novembre 2016, La Sonatrach signe un contrat avec China Petroleum Engineering and Construction (CPECC) pour 45 milliards de dinars (370 millions d’euros) pour l’achèvement de la rénovation de la raffinerie.

En janvier 2017, tout le monde est surpris par la nouvelle de l’admission à la retraite de Remini. Outre la guerre que lui menait Abdeslam Bouchouareb, Akli était accusé d’entretenir des affinités avec Abdelmalek Sellal. Bref, le premier obstacle est dépassé.

Le 20 mars dernier, Mazouzi est remercié. On le remplace par Abdelmoumene Ould Kaddour.

En mai, le Bureau d’études indien, EIL est remercié à son tour. On le remplace par Technip qui se remet sur le projet de la raffinerie en qualité de Project-Manager Consultant. La procédure d’arbitrage est abandonnée.

Dans toute cette confiture, que peut-on reprocher au petit chef du projet de la rénovation de la raffinerie? Si on s’amuse à sanctionner les cadres avec des raccourcis pareils, on pourrait alors imaginer de quoi sera fait demain.

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