Quand ENI cède sur 4 milliards $

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De tous les contentieux du secteur algérien des hydrocarbures, celui portant sur la TPE qu’avait engagé le géant énergétique ENI contre Sonatrach était le plus épineux. Quatre milliards de dollars que Paolo Scaroni et son successeur Claudio Descalzi ont ardemment réclamés à la compagnie nationale étaient en jeu, avant que les Italiens ne cèdent face aux négociateurs algériens…

Pour résoudre le problème posé par la taxe sur les profits exceptionnels (TPE) avec le géant énergétique ENI, l’équipe de Amine Mazouzi a surtout joué sur le timing, exploitant au maximum la frilosité de l’entreprise italienne ainsi que celle de BHP Billiton, compagnie australienne associée dans l’exploitation des gisements de Sif Fatima. Sonatrach a ainsi proposé un package en appâtant ces deux compagnies cotées en bourse dont les scandales de corruption avaient fortement décoté et qui étaient à la recherche d’effets d’annonce.


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Le poids de Sif Fatima

Ainsi, en 2016 et au moment où ENI commençait à réclamer à Sonatrach les 4 milliards de dollars prélevés  au titre de la TPE, ce qui représentait le double des sommes réclamés par Anadarko, Sonatrach a déterré le dossier des champs communicants de Sif Fatima (SF) et Sif Fatima Nord-est (SFNE), un dossier qui traînait depuis pratiquement une dizaine d’années. Sonatrach, faut-il le rappeler, et après avoir découvert que le champ de Sif Fatima qu’elle détenait à 100% était interconnecté à Sif Fatima Nord-est qu’elle exploitait en partenariat avec ENI et BHP Billiton, a engagé des discussions avec les deux compagnies pour se faire dédommager en contrepartie des quantités de pétroles pompés illégalement, leur réclamant 500 millions de dollars. Mais les discussions n’avaient jusqu’alors pas abouti.

En effet, les blocs  401, 402 et 403 du bassin de Berkine, au sud-est de Hassi Messaoud, composant le champ de Sif Fatima, communiquaient avec les gisements voisins et Sonatrach ne le savait pas au moment de l’attribution du contrat de leur exploitation par ENI et BHP Billiton. Autrement, la compagnie algérienne aurait négocié différemment ce contrat. Sif Fatima aurait constitué un méga-gisement et les termes du contrat ne seraient pas les mêmes.

Bref, au moment de la négociation engagée au sujet de la TPE avec ENI, l’équipe de Mazouzi a réitéré sa revendication d’«unitisation» de la production des deux champs, SF et SFNE, ainsi que des  500 millions de dollars  qu’elle réclamait depuis 2006 à ENI et BHP Billiton en guise de dédommagement suite au pompage pour les quantités de pétrole puisées illégalement dans le champ développé en effort propre par la partie algérienne. Les négociateurs de Sonatrach étaient, en tout cas, convaincus que le coup était jouable au vu de la situation dont se trouvait les deux compagnies antagonistes.

D’abord, ENI faisait face à la détérioration de la situation sécuritaire en Libye qui représentait 13% de la production globale du groupe et il fallait sécuriser les approvisionnements de son marché. Claudio Descalzi, successeur de Paolo Scaroni à la tête de ENI, devait résoudre cette équation au plus vite et il a ainsi obtenu de Sonatrach qui venait de stopper le déclin de sa production et même de l’augmenter significativement en 2016, l’achat de 5 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz afin de compenser son déficit provoqué par la situation qui prévaut en Libye.


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L’opportunité d’un package

Or, Descalzi, qui ne perdait pas de vue que ces quantités accordées par Sonatrach pouvaient être retirées du package qu’elle proposait dans le cadre du règlement des litiges au cas d’échec des pourparlers, avait aussi besoin de rassurer les actionnaires dans un contexte géopolitique tendu. Pour sa part, BHP Billiton venait de déplorer une perte de 6 milliards de dollars dans le cadre de la vente de ses actifs dans l’industrie américaine des schistes. Des actifs achetés en 2011 à un prix assez élevé dans un contexte peu opportun, le groupe énergétique et minier australien ayant fortement enduré la chute des prix du pétrole amorcée en juin 2014. Et, il lui fallait donc trouver une meilleure opportunité pour faire taire les actionnaires. Une quelconque «victoire» qu’il pouvait réaliser n’importe où dans le monde.

C’est en tout cas dans ce contexte que les négociateurs algériens allaient mettre l’appât sur la table : la reconduction du contrat de Rhourde Ouled Djemaa (ENI-BHP Billiton) et Sif Fatima Nord Est (ENI-BHP Billiton) pour une durée de deux fois cinq ans à condition qu’ils réalisent tous les travaux (Forage, EOR etc.) durant les cinq premières années. Cette clause existait déjà dans le contrat d’association, mais l’extension de sa durée nécessitait l’accord de tous les associés. Aussi bien ENI que BHP Billiton avaient besoin d’effets d’annonces pour rassurer les investisseurs et donner des espoirs aux actionnaires et Sonatrach leur offre ainsi la possibilité de le faire. C’est ainsi que Sonatrach a pu éviter le remboursement au partenaire italien de 4 milliards de dollars prélevés au titre de la TPE et s’offrir la possibilité de récupérer  les volumes de pétrole puisés dans son champ pétrolier de Sif Fatima  dans le cadre du nouveau contrat quinquennal l’associant à ce même partenaire italien ENI, et à l’Australien BHP Billiton.
Tout le monde a trouvé son compte dans cet accord. Encore, ENI est passée d’une situation conflictuelle au développement de nouveaux projets avec Sonatrach, notamment en matière de pétrochimie et d’énergie solaire.  En signe d’estime, ENI a même délocalisé –pour la première fois en dehors d’Italie– une réunion de son Conseil d’administration à Bir Rebaa Nord (BRN). «C’est un geste qui montre l’intérêt que voue ENI à sa coopération avec Sonatrach», avait alors déclaré Claudio Descalzi. C’était en mars 2017, une semaine avant le limogeage de Amine Mazouzi.  Cette réunion s’est tenue en marge de la pose de la première pierre du projet de réalisation d’une centrale photovoltaïque qui devait utiliser 32 000 panneaux solaires et entrer en production vers la fin de 2017 avec pour objectif d’économiser six millions de mètres cubes de gaz.

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