Projet de Charte citoyenne : une sous-traitance politique à visage découvert

Hirak

Le grand chambardement politico-social induit par la chute brutale du système Bouteflika est en train de se décanter lentement, pour permettre d’en dégager une vision claire de l’Algérie de demain. On n’en est pas encore là, mais les initiatives ne manquent pas, et la société regorge de ces projets, qui confrontés aux réalités ultimes, celles du terrain, seront adoubés, ou au contraire, rejetés.

Une des dernières initiatives à être mise sur la place publique été le fait d’une centaine de citoyens, écrivains, journalistes, syndicalistes, avocats, etc. qui ont signé un document, sorte d’avant-projet de charte qui en appelle à une « Algérie libre et démocratique ». Le Projet en question vaut ce qu’il vaut, s’oppose souvent frontalement à la Constitution algérienne, présente des contours plaisants, exposés sous de beaux accoutrements, d’autres beaucoup moins ; nous commenterons ce qui doit l’être. Nous n’allons pas présenter le document in extenso parce qu’il est relativement long.

Nous ressortons ici ce qui mérite d’être souligné. Le lecteur averti saura s’y retrouver, saura décrypter et décider de la valeur du document.

Après un court préambule et un rappel de faits qui revisitent l’histoire récente de l’Algérie, sont convoqués à leurs responsabilités les patriotes -disent-ils-. Les rappels historiques ressortent la face hideuse de ce passé, s’attardant sur des faits et des événements qui ne relève pas d’un projet de société en construction.

Le projet met d’emblée sa vision sur la table et propose vers cet objectif : doter l’Algérie d’un « État-nation qui lui assurera stabilité, liberté, justice et développement ». C’est-à-dire que les initiateurs du projet font table rase de tout ce qui a été réalisé depuis 1962, considéré comme une usurpation politique à grande échelle, une parenthèse malheureuse qu’il faudrait vite fermer.

Le projet lacère tous les gouvernements mis en place depuis 1962, et « il a fallu qu’advienne le soulèvement du 22 février, porté par les jeunes et les femmes, pour surprendre le monde et bouleverser le paysage politique en Algérie ».

Des passages alambiqués alourdissent la compréhension simple de ce projet. Selon ce projet, les principes fondateurs de cette Charte en devenir sont « l’alternance au pouvoir, la séparation des pouvoirs, l’égalité homme/femme, le respect des droits humains, l’identité nationale récupérée, la liberté de culte et de conscience corrélée à la non politisation du religieux doivent être solennellement consacrés comme fondements de la nouvelle Algérie ».

Si l’on suit cette logique, c’est toute la Constitution, les valeurs de la Nation et les fondamentaux de l’Algérie qui sont non pas uniquement stigmatisés et mis en doute, mais carrément invités à sortir du champ du temporel des Algériens. A la place, sont proposés des principes sinon anti-religieux, du moins carrément laïcs.

On comprend qu’un Boualem Sansal, un Mokrane Aït-Larbi ou un Saïd Sadi aient été parmi les signataires de la Charte, et donc influents dans sa rédaction, mais là, nous ne sommes plus devant une joute politique face à un gouvernement défaillant ou face à un système à changer, mais nous sommes face à une remise en cause des principes fondateurs mêmes de l’Etat algérien et des choix du peuple. Le fait religieux, l’Islam, est une des constantes de la Constitution algérienne depuis son indépendance, et si elle constitue une constante, c’est surtout parce qu’elle est un fait social, le plus perceptible dans le quotidiens des Algériens.

Des passages entiers nous disent que nous ne sommes pas loin de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789 concoctée par l’Assemblée nationale française, qui réclamera par la suite d’aller vers une Assemblée constituante, avec tous les dégâts que l’on sait sur le peuple français, qui est resté majoritairement en dehors de cette révolution dite française.

Le Projet de Charte citoyenne n’oublie pas l’économie, mais pour surtout stigmatiser les pratiques du passé.  Ce que tout le monde, hormis la classe rentière et l’oligarchie, sait pour l’avoir vécu dans sa chair. Le Projet affirme que les performances économiques du pays dépendent des fluctuations du prix du baril et que l’aubaine des hydrocarbures est aujourd’hui sérieusement compromise. De ce fait, la stratégie économique doit être rapidement repensée pour être réorientée vers des conceptions plus rationnelles. La valorisation du travail, la transparence du marché et une politique monétaire plus conforme à la réalité de la production ne peuvent souffrir de retard. En termes de réalisation, on en sort pas plus instruit, même si le Projet prévoit, non pour penser l’économie, comme il le souhaite, mais pour retourner vers le passé, encore, et mettre la main sur les trafiquants du foncier, puisque sont à programmer « des audits sur les fonciers agricole, forestier et industriel, des évaluations rigoureuses quant aux effets immédiats du recours à la planche à billets et des études concernant les impacts environnementaux des décisions industrielles hasardeuses ».

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Ces matériaux, selon le Projet, doivent déboucher vers la construction d’instances représentatives légitimes : « La phase de transition risque de se dérouler dans un environnement socio-économique des plus contraignants ». Autrement dit, la présidentielle n’est pas l’objectif premier, mais dernier, puisqu’il faut reconstruire, de zéro, toutes les instances élues, pour qu’elles soient légitimes aux yeux des rédacteurs du texte.

Enfin, on en arrive au contexte géopolitique, formule ampoulée qui laisse penser que de savantes idées vont émerger ; mais l’idée qui ressort est que la fermeture de l’Algérie sur ses voisins a été un facteur d’affaiblissement néfaste :

Devant une telle profusion d’inanités, il est judicieux de rappeler qu’en politique d’Etat, on apprend les fondamentaux et on les défend, et que dans le cas de l’Algérie, ils sont aussi le fait de constantes de politique étrangère. Tous les Etats puissants depuis Sumer, Akkad et Babel ont des constances de politiques étrangères. Le Sahara occidental en fait partie. Ce n’est pas l’Algérie qui a choisi d’envahir cette terre ; ce n’est pas l’Algérie qui garde sous sa domination le dernier bastion de la colonisation en Afrique. Ce n’est pas encore l’Algérie qui inonde le marché marocain de kif. Tous ces paramètres s’imbriquent dans les données de la politique étrangère pour faire d’un Etat un Etat puissant. Et lorsque les données changeront dans le bon sens, l’Algérie apportera des corrections à sa politique étrangère avec les pays voisins. On ne fait pas un Etat avec de la prose.

Avançons dans la lecture du Projet de Charte citoyenne : « L’échec sanglant de l’expérience algérienne a permis au fondamentalisme islamique d’essaimer aujourd’hui dans toute la région avant de contaminer l’environnement sahélien ».

Les rédacteurs de la Charte se découvrent subitement dans ce passage digne des années de feu et de sang, et qui semblent aujourd’hui dépassés par la politique d’Etat depuis les premiers jalons de la loi sur la concorde, ainsi que par le nouveau dogme militaire. Il est vrai que lorsque la guerre à outrance a été décidée contre le fondamentalisme islamiste, les avatars des tenants de la Charte citoyenne de cette époque-là, ont applaudi. Mais les applaudissements à la confrontation violente ont été préjudiciable pour l’Algérie sur tous les plans, et aujourd’hui, il est de l’ordre de l’invraisemblable de revenir là-dessus.

« N’oublions pas que les frontières qui nous séparent n’ont de réalité que depuis les conquêtes coloniales ». Autre inanité du Projet quand on a en face de soi une loi sur l’intangibilité des frontières. Il y a actuellement des frontières et il faut les respecter. Et c’est justement à la suite du conflit appelé « guerre des sables » entre le Maroc et l’Algérie, l’Organisation de l’unité africaine décida en 1964 que le principe de l’intangibilité des frontières héritées serait appliqué à tous les Etats.

Mais pour le Projet, « une Afrique du nord des régions, résolument méditerranéenne s’ouvrant sur les pays sahéliens est un rêve réalisable à moyenne échéance. Nos jeunes n’auront plus à risquer leur vie à la recherche de paradis fictifs ». C’est un souhait doux. Disons simplement « amen ».

Vers les chapitres 7 et 8 on en vient à l’essentiel, à savoir, d’abord, l’organisation du processus révolutionnaire et la définition des acteurs de l’Algérie de demain. On a beaucoup tourné en rond pour arriver à ces points, qui semblent être le must de cette Charte. Alors, plus d’attention. Les rédacteurs de la Charte affirment que les manœuvres et les manipulations du pouvoir destinées à désamorcer ou dévoyer le mouvement ont toutes échouées, que des propositions de sorties de crise émanant de partis, d’organisations socio-professionnelles ou de personnalités de diverses obédiences ont été produites. Ils ne concèdent à ces initiatives (dont la leur en fait partie) que « le mérite d’exister ». Sans commentaire.

« Deux approches s’affrontent sur les problèmes de fond, disent les rédacteurs de la Charte. Elles distinguent les opposants historiques au système des factions plus ou moins fraîchement déconnectés du sérail pour diverses raisons ». C’est-à-dire que nous avons d’un côté, les tenants d’un changement radical, qui reprennent et assument le slogan des manifestants exigeant le départ du système. Et d’un autre côté, « les anciens dignitaires reconvertis à la contestation, qui limitent leur demande au changement du régime de Bouteflika. Pour eux, la situation délétère que vit le pays relève de la responsabilité exclusive du chef de l’État déchu et de son entourage ».

Pour ceux qui ont vécu le hirak national depuis le 22 février, les choses sont beaucoup plus complexes que cette vision manichéiste, et en définitive simpliste des choses. Comme si aucune réalisation ne s’est produite depuis lors, alors que l’honnêteté intellectuelle ne permet pas d’occulter cette vérité : un changement radical avec les pratiques du système Bouteflika a été opéré, une bonne partie des responsables de la prédation contre l’Algérie mis aux arrêts, le transfert de l’argent algérien vers l’étranger interdit, le personnel politique hégémonique et clientéliste du passé complètement laminé, l’échiquier politique traditionnel totalement transformé par la mise en minorité des partis du sérail et l’entrée  en jeu de nouveaux acteurs, dont les syndicats autonomes, une rentrée sociale et politique qui s’annonce sous d’autres couleurs que les précédentes années, etc.

La Charte définit ensuite le devenir algérien en deux courants antagonistes, et là, elle arrive à l’essentiel, son point de chute, fixé dès le début, à savoir l’institution militaire. « L’un de ses courants (c’est aussi celui des rédacteurs de la Charte, ndlr) estime que l’armée algérienne qui a confisqué le pouvoir au lendemain de la guerre doit au plus vite rentrer dans les casernes, pendant que l’autre, la considérant toujours comme l’axe névralgique de la Nation, lui demande de continuer à arbitrer la scène politique.

Puisque les tenants de la première option ont mis les pieds dans l’eau, alors autant plonger : « Les partisans du maintien du même système veulent d’emblée une présidentielle, avec l’assentiment de l’institution militaire. A charge pour le futur chef de l’État de décider de la nature du régime présidentiel qui sied le mieux au pays. On devine sans peine les risques que fait peser sur la révolution un tel pari ». Puis d’énumérer les « abus » du chef d’état-major de l’armée, dessiné comme un exécrable dictateur qui passe son temps à écraser le peuple. Là aussi, l’honnêteté intellectuelle commande de repousser de telles assertions, parce qu’elles ne correspondent pas à la réalité, et parce qu’elles sont mensongères. En vérité, il s’agit d’une attaque à visage découvert contre la dernière institution qui reste encore efficace, fonctionnelle et opérationnelle pour relever le pays. Avec plus de subtilité, les rédacteurs de la Charte auraient pu arriver à la même critique en contournant les choses, en proposant que sitôt le problème de légitimité réglé, l’armée doit regagner ses casernes ; mais là, non, c’est une attaque directe frontale, qui se découvre et met aussi à découvert ses auteurs. Après avoir été malhonnête sur le fond, la Charte se montre maladroite sur la forme. Ce qui renseigne que cette Charte a été le fait de deux ou trois rédacteurs, pas plus, sinon elle aurait gagné en modération et en diplomatie. Pour faire adhérer à sa cause toute une population, à défaut d’avoir la vérité de son côté, il faut user de plus d’habileté.

Conscients certainement de s’adresser  à une population qui est loin d’être acquise à cette curieuse Charte (pour rester dans la modération langagière), les rédacteurs du document s’en remettent au mouvement populaire, en dernier recours : « Le mouvement doit lever toutes ces ambiguïtés et trancher sur des enjeux fondamentalement différents afin d’éviter que l’insurrection citoyenne ne soit déviée de sa trajectoire révolutionnaire alternative ou qu’elle ne soit polluée par des confusions théoriques et pratiques de plus en plus pesantes ».

Voilà une bien curieuse initiative, qui n’est pas sans rappeler une époque terminée qui jouait sur la dialectique réconciliation-éradication, participation-exclusion, prenant le peuple en otage, à défaut de le prendre à témoin. Il serait pathétique et humiliant de dire qu’une fois de plus, des politicards à la traine continuent à se tromper d’époque et de peuple. Une initiative dont on ressort avec le sentiment qu’il y a eu sous-traitance dans les énoncés. Sous-traitance parce que la Charte ne correspond pas à son peuple. Quels que soient les facteurs qui interviendront, il reste à croire que seul le temps donnera sa valeur humaine et marchande réelle à ce document. Ou l’exclura. Comme s’il n’a jamais existé…