Production et gestion de l’électricité: l’inconstante politique de Sonelgaz

Comme la SNCFA (aujourd’hui SNTF) et les PTT (Algérie Poste & Algérie Télécom, de nos jours), Sonelgaz figure parmi les grosses entreprises que l’Algérie a hérité, à son indépendance, de l’ancien colonisateur. Elles sont toutes compliquées et très difficiles à gérer.

Le 5 juin 1947 aura marqué la naissance de l’EGA (Electricité et Gaz d’Algérie). Mais, 70 ans plus tard, son héritière Sonelgaz n’existe plus que par son titre honorifique, car elle a tout légué à ses filiales.

Sonelgaz d’aujourd’hui n’a plus d’âme. Toute son activité est sous-traitée par ses filiales ou des opérateurs externes.

Toutes ces mutations sont le fruit de changements d’hommes qui ont géré Sonelgaz. Certains ont brillé par leur génie et leur dévouement. D’autres ont failli, par mauvais calculs ou en subissant des influences externes.

*La main de Chadli Bendjedid

A son arrivée au pouvoir, Chadli Bendjedid devait faire taire une certaine contestation interne au système. Pour ce faire, il devait créer, dès 1980, la Cour des Comptes avec à sa tête Ahmed Taleb Ibrahimi. De toute évidence Chadli cherchait les têtes du duo Sid Ahmed Ghozali-Belaid Abdeslem qui régnait sur le secteur des hydrocarbures.

Dès sa création la Cour des Comptes (CDC) enchaine les enquêtes sur Sonelgaz et Sonatrach. Celle-ci était susceptible de révéler des écarts dans les comptes de sa gestion, d’autant plus qu’elle était impliquée dans le financement, notamment à l’étranger, d’opérations externes à son activité propre.

Au bout d’un effort d’audit colossal, Sonatrach est déclarée « clean ». Mais à Sonelgaz, un tas de reproches est fait aux gestionnaires de l’époque. N’ayant pas été spécialement visé par les enquêtes de la CDC, Abdennour Keramane, P-dg alors de Sonelgaz, devra faire les frais de la politique de Chadli.

Sonelgaz I est ainsi marquée en 1981 par l’incarcération, pendant 8 mois à la prison d’El Harrach, de Abdennour Keramane qui fut réhabilité plus tard avec un non lieu prononcé par la Cour.

Depuis cet événement, Sonelgaz s’est empressée de revoir toutes ses procédures et de réorganiser l’ensemble de sa gestion.

Dès lors, en 1983, Sonelgaz va connaitre sa première restructuration à travers la création de cinq filiales chargées des travaux d’infrastructure (Kanaghaz, Kahrif, Kahrakib, Inerga et Etterkib) et une sixième (AMC) à laquelle confie la fabrication des compteurs et appareils de mesure et de contrôle.

Quelques années plus tard, Sonelgaz  était devenue un modèle pour les entreprises publiques, tant sur le plan de la gestion interne que sur le chapitre des performances et optimisations des ressources.

En 1991, Sonelgaz change de statut et devient un Etablissement Public à caractère Industriel et Commercial (EPIC), une opération qui allait garantir la conservation du patrimoine de l’Etat dans un contexte économique très compliqué.

Après quelques années, en septembre 1995, le décret exécutif 95-280 renforce les capacités de Sonelgaz qui se dote alors de la personnalité morale, tout en continuant de jouir de l’autonomie financière.

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*Huis clos continu

Contrairement aux autres secteurs, le débat autour des choix de la politique de l’industrie électrique s’est toujours produit à huis clos. Notamment sur les vingt dernières années.

Pendant deux décennies, la politique de l’électricité a été menée par deux hommes seulement, issus de surcroît du même tissu tribal. De 1995 à 2004, Sonelgaz a été gérée par Aïssa Abdelkrim Benghanem. alors que du 3 janvier 2004 au 12 juin 2016, Noureddine Boutarfa a été le maître absolu du groupe.

Sur 21 ans, les deux hommes ont vu défiler neuf gouvernements et cinq ministres de tutelle, soit le tiers du total des ministres de l’énergie qu’a connu l’Algérie depuis son indépendance.

Avant l’arrivée au pouvoir du président Bouteflika, Sonelgaz figurait à l’arrière plan du tableau de bord du Gouvernement. Les dirigeants du pays manquaient terriblement d’argent pour supporter les investissements du groupe Sonelgaz et manquaient également d’idées à promouvoir dans cette entreprise. Le groupe énergétique a du avoir recours plusieurs fois à l’emprunt obligataire pour financer ses investissements.

Mais, depuis l’année 2000, tout a changé pour Sonelgaz qui a drainé une enveloppe financière assez conséquente pour son développement.

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*La naïveté de Chakib Khelil?

A travers la loi 02-01 du 5 février 2002, Chakib Khelil apporte de nouveaux textes pour la gestion de l’électricité et la distribution du gaz par canalisations. Par la même occasion, Sonelgaz change de statut. Elle est désormais constitué d’une Société par Actions (SPA) qui peut élargir son champ d’activité et aspirer même à des participations dans d’autres entreprises à caractère économique.

Le coup le plus spectaculaire allait se produire en 2004 lorsqu’on a décidé que Sonelgaz opte pour le statut de Holding. Toute l’activité est alors filialisée. Le cœur de métier de la société est dilué dans des filiales totalement autonomes.

On crée alors la société de production de l’électricité (SPE) et deux autres pour la gestion du réseau de transport du gaz (GRTG) et de l’électricité (GRTE). Plus tard, on va filialiser la distribution du gaz et de l’électricité par la création de trois sociétés régionales (Est-Centre-Ouest) et une autre (SDA) pour le Grand Alger.

Chakib Khelil, qui avait tant œuvré pour que Sonatrach conserve en interne ses métiers de base (production, liquéfaction, transport par canalisation et commercialisation), avait tout lâché quand il s’agissait de Sonelgaz.

Le tout puissant ministre de l’énergie cédera plus tard à travers une nouvelle réorganisation qui, au final, va déchirer le groupe industriel Sonelgaz. On parle ici de 33 filiales et quelques co-entreprises où le groupe détient des participations.

Comment Chakib Khelil a-t-il autorisé un tel gâchis? Il avait laissé créer un royaume au sein duquel le P-dg de Sonelgaz n’avait plus rien à envier à la Reine d’Angleterre. Le patron du groupe n’était plus responsable de rien, en fait.

En mai 2011, Chakib Khelil est désavoué par son successeur Youcef Yousfi. Ce dernier propose, en effet, au Conseil des Ministres des textes qui vont amender la loi 02-01 du 5 février 2002, relative à l’électricité et la distribution du gaz par canalisations. Les statuts de Sonelgaz feront l’objet de révision pour la reconstituer en société Holding, sans le pouvoir de création d’une personne morale nouvelle.

Yousfi a, en fait, été longuement influencé par l’ancien P-dg de Sonelgaz , Benghanem qu’il avait nommé au poste de conseiller au sein du ministère de l’énergie.

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*Aucune réponse aux interrogations

En juin 2013, la justice avait pris en main le dossier de Sonelgaz dont les responsables étaient incapables de justifier les surcoûts constatés lors de l’attribution en 2007, des projets des deux centrales électriques de Terga (Aïn Témouchent) et à Koudiet Draouech (Taref). Les deux projets ont coûté pas moins de 5.5 milliards de dollars.

Les enquêteurs avaient constaté que pour une même puissance (1.200 mégawatts), le prix de ces deux centrales constituait le triple de celui réservé à la centrale électrique de Hadjret Ennous (Tipaza), soit 826 millions de dollars

Le contrat de Koudiet Draouech avait été attribué à l’américain General Electric pour un montant de 2.3 milliards de dollars alors que les français d’Alstom avaient arraché le contrat de Terga contre 2.2 milliards.

En fait, à cette époque, Sonelgaz s’était elle-même piégée par ses propres procédures. Dans le cadre de la réalisation de quatre centrales électrique, elle avait procédé à la pré qualification de quatre compagnies de réalisation: Alstom (France), General Electric (USA), Siemens (Allemagne) et Ansaldo (Italie). Bien évidemment, ces entreprises se sont visiblement arrangées pour que les prix soient toujours plus élevés que les seuils raisonnables.

Deux ancien P-dg de Sonelgaz et 15 autres cadres ont été concernés par l’enquête judiciaire qui a été provoquée par cette histoire de surcoûts.

Avec l’autre scandale de Hadjret Ennous, l’image de Sonelgaz a été complètement souillée. Mais celle-ci n’a jamais répondu clairement aux interrogations publiques des algériens sur ces dossiers.

En fait, à Sonelgaz, on a appris depuis bien longtemps comment gérer les crises de ce genre.

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*Manque à gagner

Dans la loi de finance complémentaire de 2010, l’Etat a institué la notion d’obligation d’investissement pour les opérateurs étrangers. Dans son article 55 la loi stipule que les cahiers des charges des appels d’offres internationaux doivent prévoir l’obligation, pour les soumissionnaires étrangers, d’investir dans le cadre d’un partenariat, dans le même domaine d’activité, avec une entreprise de droit algérien, dont le capital est détenu majoritairement par des nationaux résidents.

Théoriquement, les différents prestataires étrangers de Sonelgaz auraient depuis lors développer d’importants investissements dans l’industrie liée à la génération électrique et au transport du gaz par canalisation. Les sociétés qui ont livré les projets, ont retiré la caution de garantie,  sans pour autant investir en Algérie. Les lois de la République se sont heurtés aux portes de Sonelgaz.

Dans tout le lot, seul l’américain General Electric a consenti en 2014, l’idée d’une Joint-venture avec Sonelgaz pour la construction à Ain Yagout (Batna) d’une usine de turbines à gaz et à vapeur ainsi que des alternateurs. Mais, en même temps, l’équation à plusieurs inconnues est réduite à une situation de monopole. Désormais, GE occupe une position prédominante sur le marché algérien de la Turbine.

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*Un Etat hors de la République

Ce qui est curieux c’est que les groupes industriels qui développent des activités importantes avec le ministère de la Défense, sont presque interdits de séjour au niveau de la Sonelgaz.

Le groupe italien Finmeccanica a bien avancé avec le MDN dans le partenariat sur la production d’hélicoptères, mais sa filiale Ansaldo, qui a pourtant réalisé auparavant des centrales électriques (dont celle d’El Hamma-Alger), n’a pu décrocher aucun contrat significatif avec la Sonelgaz depuis bien des années.

Idem pour le groupe émirati Mubadala, qui a apporté sa contribution dans la réalisation de l’usine Mercedes avec le MDN. Depuis son adhésion au projet de la centrale électrique de Hadjret Ennous, il n’a pu développer aucune nouvelle activité avec Sonelgaz.

Les allemands de Reinmetal, qui réalisent sur le projet de fabrication de chars en Algérie, en partenariat avec le MDN, sont très déçus par rapport aux opportunités ratées par leur filiale chargée du développement des énergies renouvelables. Celle-ci n’a pu avancer d’un seul pas avec Sonelgaz, alors qu’elle réalise de belles performances avec Sonatrach et Naftal.

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*L’effet Guitouni

En juillet 2016, le président Bouteflika a pris conscience de la nécessité d’opérer des changements au niveau de Sonelgaz. Il nomme alors Mustapha Guitouni à la tête du groupe avec une feuille de route qui vise surtout la performance.

Guitouni, qui a passé une longue traversée du désert, a commencé par changer cinq P-dg de filiales et certains autres responsables, avant d’aménager les relations intra-groupe pour une meilleure performance de la gestion.

Par ces temps de vaches maigres, Sonelgaz dévait également faire face au remboursement des sommes collectée à travers l’emprunt obligataire lancé en 2006. Car, entre la date d’approbation par le conseil d’administration de Sonelgaz du lancement des nouveaux emprunts obligataires et le visa de la Cosob ainsi que le mise en œuvre des opérations de levée de fond, il s’est passé un temps précieux. En 2008, Sonelgaz avait quand même réussi à collecter un montant de 25 milliards de dinars. En 2015, les dettes de Sonelgaz s’élevaient à 84 milliards de dinars.

Sonelgaz devait également lancer un nouveau emprunt obligataire, afin de financer son programme de développement. Elle a même envisagé le recours à la BAD qui a montré sa disponibilité à financer les projets de développement de l’énergie renouvelable à hauteur de 900 millions de dollars.

Mais, l’ère Guitouni sera très courte puisqu’il est appelé à faire partie du Gouvernement Teboune, puis celui d’Ouyahia.

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*Retour à la case de départ

En date du 9 février 2017, Sonelgaz a tenu son assemblée générale, sous la présidence de Boutarfa, pour restructurer complètement son organisation . Le groupe ne compte plus que 16 filiales. Un hara-kiri pour Bouterfa qui a créé lui même la plupart de ces filiales.

Plusieurs absorption ont été opérées au niveau des filiales de production de l’électricité ainsi que les filiales de services. On revient pratiquement au schéma organisationnel d’avant Boutarfa.

Mais l’opération la plus importante est celle relative à la distribution du gaz et de l’électricité. On a décidé, lors de l’assemblée générale l’absorption, par la Société de distribution de l’électricité et du gaz du Centre (SDC), deux filiales de l’Est (SDE) et de l’Ouest (SDO). Mais pour la Société de distribution d’Alger (SDA), on a décidé de la ramener au statut de filiale dont le capital est détenu par SDC.

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Cette filialisation de SDA renforce l’idée de la céder en concession pour un partenaire étranger, tel qu’exprimé les derniers temps par le français Engie (ex-GDF-Suez) qui ne cache plus cette ambition.

Le plus important pour Sonelgaz, c’est de faire face aux tentations du groupe français Engie, qui fait tout pour obtenir la concession de la région d’Alger pour la gestion de l’électricité et du gaz.

A travers sa filiales Lyonnaise des Eaux, le groupe a déjà obtenu la gestion de l’eau (Seal) sur Alger. Pourquoi pas alors le gaz et l’électricité.

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*L’héritage de Mohamed Arkab

A sa nomination, prévue pratiquement depuis deux mois, le nouveau P-dg Mohamed Arkab se retrouve face à un lourd héritage. Dès son installation, il tranche dans les question de financement. « Le recours à l’endettement extérieur est totalement écarté », a t-il affirmé, ajoutant que « Sonelgaz a les moyens de réaliser des programmes tracés et à chaque fois le groupe révisera ses programmes en fixant les priorités ». La dette du groupe (56 milliards de dinars) devrait retenir une attention particulière du nouveau patron.

En plus des grands dossiers de gestion et d’investissement, Sonelgaz est exposée à une grande agitation interne. Le Snateg (syndicat autonome des travailleurs de l’électricité et du gaz), qui activait sur simple récépissé de dépôt de dossier auprès du ministère du travail, est depuis des mois en conflit ouvert avec la direction du groupe. Le ministère est même intervenu pour geler l’activité du syndicat. Mais, au passage, ce sont des milliers de plaintes déposées par Sonelgaz contre ses employés. Du jamais vu dans les anales des conflits sociaux entre travailleurs et employeurs publics en Algérie.

Se disant issu du peuple, Arkab devra trouver également des réponses au magma des 4.000 MW que comptait lancer Boutarfa en ce mois de septembre. Le dossier du projet est tellement piégé qu’il va profiter surtout aux opérateurs étrangers qui vont intervenir sur le photovoltaïque en Algérie.

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