Petroceltic: échéances retardées et spéculation

Petroceltic

Le champ gazier de Isarene tarde à être développé parce que l’attributaire du permis d’exploration dudit périmètre à savoir, la microscopique compagnie irlandaise Petroceltic ne veut simplement pas le développer. Elle compte tout juste le revaloriser pour le revendre. Une démarche spéculative face à laquelle Sonatrach et Alnaft  n’ont jamais demandé réparation.  

L’échec du système Chakib Khelil

Le cinquième appel d’offres lancé par Chakib Khelil sous le régime de partage de production encadré par la loi 86-14 sur les hydrocarbures a été plutôt un désastre.  Cet appel d’offre datant du 28 juillet 2004 qui s’est soldé par la signature, en septembre de la même année, de huit contrats de recherche et d’exploration, a débouché, au bout du compte, sur l’abandon de six périmètres et sur une situation de blocage sur les deux autres. Le tableau ci-après montre l’échec total de l’opération :

Compagnie

Périmètre

Situation du projet

BHP/Woodside

Ksar Hirane (blocs : 408a et 409)

Abandon

CNPC

El Mzaïd (Bloc : 438b)

Blocage

Sinopec

El Hadjira (Blocs : 416a et 417)

Abandon

Sinopec

Guerara (Blocs : 418, 419 et 438a)

Abandon

Repsol-UPF/Gas Natural

Gassi Chergui ouest (Blocs : 214a, 246 a et 246 b)

Abandon

Petroceltic

Isarène  (Blocs : 228 et 229a)

Blocage

Statoil

Hassi Mouina (Blocs : 317b, 319b, 321b et 322b2)

Abandon

Amerada Hess

Agreb Nord-Ouest” (Blocs : 428 et 429)

Abandon

Or, la situation du champ gazier de Isarene est de loin la plus intrigante. Elle l’est dans la mesure où la compagnie irlandaise à capitaux majoritairement suisses, Petroceltic adjudicatrice du permis d’exploration et de développement de champ  ne veut simplement pas le développer. Cette compagnie aventurière ainsi débarquée en 2004 à la faveur du 5e appel d’offres lancé sous le régime de partage de production  compte tout juste le revaloriser pour le revendre. Une démarche spéculative face à laquelle la compagnie nationale Sonatrach et l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft) n’ont jamais demandé réparation.

Ainsi, si la perméabilité de la procédure d’adjudication initiée par Chakib Khelil a  permis à de telles compagnies microscopiques de pénétrer l’amont pétro-gazier algérien, ce qui est incompréhensible est surtout l’impunité dont bénéficie Petroceltic qui continue à empoisonner le quotidien des responsables du secteur. Dans ce sillage, il convient par ailleurs de retracer l’historique de sa présence à Isarene.


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Les gâchis d’Iasrene

En effet, le contrat pour la recherche et d’exploitation du périmètre Isarene signé par Sonatrach avec Petroceltic International Plc le 26 septembre 2004 a été approuvé cinq mois après par un décret présidentiel (n°05-24 du 13 janvier 2005). Il prévoit une durée d’exploitation de 30 ans à compter de la date de l’approbation du plan de développement. Petroceltic a aussitôt entamé les travaux de recherche et d’exploration et elle a découvert un important potentiel, estimé à 269,29 milliards mètres cube de gaz, soit l’équivalent de 9,51 TCF.

Dans le plan de développement qu’elle a présenté à Alnaft en date du 8 août 2012, il était question de commencer la production à partir d’octobre 2017. Ce faisant, l’approbation du plan de développement étant conditionné par le démarrage de la campagne de forage dès 2013, le scénario d’exploitation par déplétion naturelle du gisement  sur une période de 30 ans –le contrat expire le 11 décembre 2042–, prévoit une production de 63,55 milliards de mètres cube de gaz brut, 67,10 millions de barils Condensat et 108 millions de barils de GPL. Ce plan de développement prévoit également un plateau de production étalé sur 14 ans constitué de 10,05 millions de mètres cube de gaz brut/jour, de 11.428 barils/jour de condensat et de 17.117 barils/jour de GPL (1.235 tonnes/jour).

Or, Petroceltic est une toute petite compagnie qui n’a pas assez de moyens pour investir dans un projet aussi grand qu’elle devait, au départ, financer à hauteur de 75%, le reste revenant à Sonatrach au prorata de sa participation dans le projet (25%). Et, les innombrables tracasseries causées à Sonatrach par la compagnie irlandaise depuis qu’elle est entrée en partenariat avec elle ont commencé dès 2010.


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Une guerre pour le contrôle de Petroceltic

Faute d’argent pour financer les investissements sur le champ gazier en question, Petroceltic a vendu une partie de ses parts dans l’association, 18,375% qu’elle a cédées le 28 avril 2011 à l’électricien italien Enel pour 183 millions de dollars. Et de contraindre Sonatrach à exercer son droit de préemption pour lui acheter, le 12 février 2014, 18,375% des parts qu’elle voulait vendre à la compagnie indienne  Oil India. Ces cessions de participations de la part de Petroceltic ont complètement changé le prorata des associés pour le financement du projet, s’établissant ainsi à 43,375% pour Sonatrach, 38,25% pour Petroceltic et 18,375% pour Enel.

L’investissement comprend le forage de 118 nouveaux puits et la reprise des 6 puits existant déjà. Il est question également de réaliser un centre de collecte d’une capacité de 11,04 millions de mètres cubes/jour à Ain Tsila pour assurer le traitement des hydrocarbures produits. Mais, même l’argent provenant de la cession de la moitié de ses parts dans le projet ne lui avait pas permis de tenir ses engagements. En fait, elle n’en avait pas suffisamment et son but dès le départ était la revente de ces actifs. Et, pour ce faire, elle recule les échéances. Avec la complicité de cadres de la compagnie nationale, elle est ainsi arrivée à  amadouer le régulateur (Alnaft) pour gagner deux ans sur les délais. Dans une lettre adressée à Alnaft, les associés se sont engagés auprès d’Alnaft sur le lancement d’une compagne de forage de 22 puits était programmée entre octobre 2014 et septembre 2016.  Un objectif que Petroceltic n’a pas réalisé puisque les forages n’ont commencé que le 21 février 2016.

En tout cas, ces retards sont dus en partie à une lutte de pouvoir au sein de la compagnie Petroceltic. Les difficultés financières posées par l’investissement en Algérie ont encouragé  WolrdView Capital Management, un fond spéculatif suisse associé dans la compagnie, à mener une compagne pour destituer le CEO et fondateur de la société, Brian O’Cathain. Ce dernier, qui était à la recherche de repreneurs aux parts de Petroceltic dans l’association d’Isarene, a péché par excès de gourmandise. Il a ainsi rejeté une offre de 665 millions d’euros de l’émirati Dragon Oil en 2014 avant d’échouer dans sa tentative de lever 175 millions à la bourse de Londres. Mais, ce n’est qu’en juin 2016 que WolrdView a obtenu une décision judiciaire pour prendre le contrôle de Petroceltic et la nomination d’Angelo Moskov en qualité de président.

Cette lutte interne à Petroceltic n’a en tout cas pas changé la situation puisque le fond spéculatif suisse n’a pas montré une réelle volonté de développer le projet d’Isarene après la prise de contrôle de la compagnie. Il penche plutôt vers la vente de cet actif.


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La loi des spéculateurs

Dès son installation à la tête de la compagnie, Angelo Moskov s’est déployé à convaincre les associés dans le projet  (Sonatrach et Enel) pour revoir le plan de développement du gisement et doubler le potentiel qui devrait être produit par l’usine d’Isarene. Pour mettre la pression sur ses associés, le nouveau patron de Petroceltic a paralysé l’activité de l’association, renvoyant, fin 2016, ses personnels qui travaillaient sur les opérations de forage, contraignant Sonatrach à les remplacer par des cadres algériens. Les efforts de Moskov ont, en tout cas, été voués à l’échec puisque l’agence Alnaft dirigée alors par Sid Ali Betata a senti la manœuvre et que le but de Moskov était la valorisation de l’actif pour le revendre. Et, sa demande formulée auprès d’Alnaft à l’insu de ses associés dans le projet a essuyé un cinglant rappel à l’ordre.  Dans ce contexte, un autre évènement est venu compliquer la situation du projet. L’autre associé de Sonatrach à savoir, l’Italien Enel –également associé avec Sonatrach, Repsol et GDF-Suez dans la recherche et l’exploration du périmètre Sud Est Illizi et avec l’émirati Dragon Oil dans l’exploration des périmètres Tinhert Nord et Msari Akabli–a décidé de vendre les actifs Afrique du nord. C’est une constante chez les électriciens, ils investissent dans l’amont pétro-gazier quand les prix du pétrole augment et revendent leurs actifs dès le retournement du cycle.


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La méfiance des compagnies d’enggineering

Bref, cette situation a complètement hypothéqué le projet. Et pour preuve,  l’appel d’offres pour la construction du centre de collecte a débouché sur un échec cuisant. Les compagnies d’engineering ne faisant pas confiance en la compagnie Petroceltic, elles ne se sont pas vraiment bousculées pour réaliser le centre de collecte. Or, la compagnie japonaise JGC s’est désistée en août 2015 et la procédure a fini par être déclarée infructueuse en janvier 2017 puisque seules  deux entités, GS Engineering et le groupement Tecnidas Reunidas-Bonatti, sont restées en cours.  Pire, l’offre technique de GS Engineering a été rejetée. Quelques mois après, le processus d’adjudication a été relancé et les entreprises Kellogg Brown & Root (KBR, l’ancien associé de Sonatrach dans BRC), Petrofac, le groupement Técnicas Reunidas & Bonatti et enfin l’italien Tecnimont ont été pré-qualifiées en mai 2017 mais, Petroceltic poursuit ses manœuvres dilatoires, retardant encore une fois l’évaluation des offres financières qui était programmée en septembre de la même année, jusqu’au mois de mars dernier.

Sonatrach et Enel ont trouvé au courant de l’année 2016 une solution pour le retrait de l’électricien italien, ce dernier a convenu de céder tous ses actifs à Sonatrach. Sauf que pour l’association Isarene, Petroceltic a refusé de signer l’avenant au contrat, arguant qu’Enel n’a pas respecté ses engagements contractuels passés en 2011. Et, il aura fallu à Sonatrach de brandir la menace de l’article 35 de l’association qui lui donne le droit de résilier le contrat, pour le raisonner un peu. Mais, Petroceltic a vite repris sa guerre d’usure en vue de l’actif et de le revendre au meilleur prix, profitant plutôt du changement du management de Sonatrach et la faiblesse de l’actuel président d’Alnaft.

Voilà ce qui arrive lorsqu’on permet à des compagnies aventurières de prendre possession des richesses du pays.

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