Le PD-G du projet Tafilet: «L’Etat a favorisé les étrangers au détriment de l’entrepreneur algérien»

Nouh Ahmed

Entretien réalisé par : O. F.

Platon dans « la République » et Al Farabi dans sa célèbre « Ville idéale » imaginaient déjà une Cité parfaite. Cela restait toutefois dans l’utopie pure. Aujourd’hui, en Algérie, le Dr Ahmed Nouh, diplômé des universités canadiennes et actuel Président Directeur-Général de l’Association Amidoul de Ghardaïa, réalise sa Cité de rêve au cœur du Sahara.

Son éco-cité Ksar Tafilelt de Béni Yzguen a marié architecture traditionnelle et urbanisme moderne pour en faire une très belle cité-ville, douce à regarder et où il fait bon vivre. Invité aux « Jeudis de l’Apma » (Algerian project managment association), il nous a livré son expérience dans le logement. Déclarations.

A partir de quelle philosophie a pris racine cette éco-cité de ksar Tafilelt ?

En fait, c’est un projet urbain né d’un souci simple : mettre une belle ville, propre, intelligente et pas cher à la portée de l’Algérien moyen. Sans toucher aux terres arables, nous avions commencé à construite sur des terres incultes, sur une petite colline rocheuse de 22 hectares. L’objectif était de créer des ensembles à l’échelle humaine de 1000 à 2 000 habitations et entre 5 à 15 000 habitants. C’est une ville construite sur le principe de l’aide mutuelle et de l’utilité publique. En plus des trois catégories de maisons, petites, moyennes et hautes de gamme, chaque habitant devait vivre civiquement et proprement, planter au moins trois arbres sur la place publique, un palmier-dattier, un arbre fruitier et un arbre d’ornement. Mettre ses  ordures ménagères dans des sacs poubelles spécifiques, dont une partie, les épluchures et les rébus potagers et fruitiers, est destinée aux animaux qui constituent le parc zoologique de la Cité où vivent chameaux, singes, chèvres, moutons, vaches, poules, etc. En contrepartie, les participants à l’alimentation des animaux recevront gratuitement des œufs ou du lait.

Les coûts ont dû être onéreux et les pertes importantes pour mettre à la portée des jeunes des habitations aussi bien faites…

Non, pas du tout. Nous n’avons aujourd’hui aucun déficit et aucun gain à enregistrer. Tout a été pensé par une fondation dont l’objectif était de mettre en place un projet équilibré. L’Etat algérien via la Caisse nationale du logement, la Fondation Amidoul et le bénéficiaire du logement financent ce projet. La Caisse nationale du logement apporte 25 à 40% du coût des habitations en fonction de la taille des maisons. Mais l’aide est la même pour tout le monde, et elle est de l’ordre de 150 millions de centimes actuellement, plus l’installation des VRD (la voirie et les réseaux divers). Cette subvention n’est attribuée qu’aux primo-accédants, ceux qui ont un logement n’ouvrant pas droit. La Fondation, animée par ses six membres, des notables algériens bénévoles, permet de retirer entre 25 à 30% du coût total : la somme qui aurait constitué les bénéfices d’un promoteur. L’acheteur apporte le reste et peut ainsi acquérir une propriété à un prix raisonnable. Environ un tiers de moins que le coût habituel.

Vos critiques acides ne vous ont pas servi auprès des autorités de l’ancien régime…

Certainement. L’architecture, c’est l’art de construire, et de bien construire. Il faut comprendre cela et arrêter de tout détruire. On rasait tout pour construite du neuf, et ce faisant on mettait à mort un patrimoine nationale irremplaçable. J’avais dit que les terres arables devaient être laissées à l’agriculture. Le béton a envahi de grandes surfaces destinées à l’agriculture ; un jour, les générations futures nous qualifierons de « génération de criminels », tant le mal fait est immense.

Tu es aussi connu pour avoir milité contre le logement gratuit. Pourquoi ?

Parce que c’est un concept totalement faux et qui aboutit à des dérives. J’ai dit cela à toutes les autorités qui se sont succédé ces dernières années. J’ai dit un jour à Monsieur Tebboune, alors ministre de l’Habitat, que la formule du logement social était un mauvais choix. Donner gratuitement un logement n’est pas la manière d’aider le démuni. Il fallait l’aider, le financer, le motiver à faire cet effort personnel pour mériter les clés de son logement. Donner gratuitement quelque chose à quelqu’un qui l’a pas mérité, qui n’a pas sué pour l’avoir revient à récompenser la mauvaise personne. Il fallait mettre des formules à tout le monde, accessible, avec des facilitations, des tranches accessibles de versement, etc. mais donner pour donner, c’est faux. J’ai dit à Tebboune, lorsque celui-ci avait lancé une formule de 12 000 logements en 2012 avec des entreprises étrangères, que « l’Etat était en train d’enrichir les entreprises chinoises, turques et portugaises au détriment de l’entrepreneur algérien », que « les prix que vous donnez aux étrangers ne sont pas ceux, très minimes, que vous donnez aux nationaux », les entrepreneurs locaux. « C’est un massacre, ce que vous êtes en train de faire ». Figurez-vous quelle a été la réaction de Tebboune ? Il m’a dit « oui, tu as raison » ; parce que dans le même temps, une enquête a été diligenté par ses services et il a été prouvé qu’une bonne femme avait pris possession dans ce « cadre légale » de, tenez-vous bien, 11 logements. Les exemples de ce type pullulent.

Donc la philosophie de notre projet est de mettre le projet à la portée des Algériens, quel que soit leur salaire, et de les inciter à faire l’effort méritoire qu’il faut afin qu’ils apprennent à gérer la situation et surtout à prendre soin de ce qu’ils ont acquis à la sueur de leur front.

Ce système très caractéristique de Ghardaïa est-il reproductible ailleurs en Algérie ?

De toute évidence, chaque région du monde dispose de spécificités urbanistiques, et partout il existe des personnes dont le bien et l’intérêt public sont un souci avec un coefficient d’intelligence assez intéressant pour échanger des idées.

LIRE AUSSI Chakib Khelil: convocation à la Cour Suprême