Khaled Nezzar: la bourde de trop

khaled nezzar

Tenu par le devoir de réserve et par la réglementation militaire à plus de parcimonie dans le propos, par l’âge à plus de discernement et par le contexte politique algérien à beaucoup de prudence, le général à la retraite Khaled Nezzar semble n’avoir respecté ni ceci, ni cela. Son dernier enregistrement vidéo, diffusé en langue française et en langue arabe, le prouve. Pis encore, il s’adresse aux militaires pour expliquer ses points de vue politiques et cherche désespérément des repères historiques dans son propre parcours militaire pour expliquer le bien-fondé de ses propos.

A l’heure où les insultes, les lazzis et les quolibets sont la seule critique disponible sur le marché, faisons en sorte de relever quelque peu le niveau du débat. Et même si l’objectivité devient une denrée rare, faisons en sorte aussi d’être au moins honnêtes dans le débat. C’est le moindre des respects à l’égard du lecteur averti. De ce fait, l’enregistrement du général à la retraite Khaled Nezzar renseigne surtout sur la disposition de l’homme à déplacer le curseur vers un débat fondamentalement politique. Et c’est parce que ses soucis sont d’ordre absolument juridique qu’existe chez lui cette propension à politiser son propos, parce que le débat politique possède cette magie millénaire de diluer les choses et de les dilater en même temps.

Si l’on suit bien le cheminement de cet enregistrement de KhaledNezzar, on constate qu’il a fait suite à celui de Lotfi, son fils. L’un a emboîté le pas à l’autre, le premier se posait sur le terrain commercial, avec un arrière-fond politique, le second, celui du père, se posait foncièrement sur le champ du politique, avec une arrière-pensée commerciale. Donc, le souci des Nazzar se scinde en deux volets, les entreprises inscrites au registre du commerce au nom de Lotfi, le fils, et le volet politique, dont doit répondre le général à la retraite devant une juridiction militaire, au vu des griefs qui lui sont reprochés. Concernant le volet Lotfi, il est pour le moment hors de propos d’en discuter, l’intéressé ayant de son propre gré choisit d’abdiquer pour les raisons qu’il connait très bien lui-même. Avant que la justice commerciale algérienne lui en fasse grief, Lotfi Nezzar,propriétaires du fournisseur d’accès internet SLC, a été accusé par les Etats Unis, où les Nezzar sont poursuivis devant la justice par un plaignant, l’entreprise Wizara, qui leur réclame la somme de 8,3 millions dollars en factures impayées. Wizara LLC, dont le siège social est basé dans l’État de New York, est spécialisée dans le déploiement de solutions d’internet sans fil. Elle a déposé plainte contre le fournisseur de service internet SLC (Smart Link Communication) propriété du général Nezzar et ses enfants, en mars 2016 devant la Cour suprême. Wizara LLC est la propriété de l’algéro-américain, Mouloud Hamza Meghezzi, qui se trouve être le propre cousin des Nezzar, et qui est aussi enseignant à l’université de Syracuse dans l’Etat de New York. Il a participé au lancement du premier réseau Wimax de SLC en Algérie en 2005. Son nom figurait sur le registre de commerce de la SPA SLC comme membre du conseil d’administration avant d’être éjecté de l’entreprise suite à une « affaire de famille ».

Donc, c’est là un chapitre commercial noir sur lequel les Nezzar auront obligatoirement à s’expliquer et à démontrer qu’ils sont dans leur droit, et à la justice de prouver qu’ils sont réellement des ripoux, car il est dans l’ordre des choses que la preuve incombe à celui qui accuse. De ce fait, à la justice de les juger sur le plan commercial.

Il y a ensuite, le volet Nezzar père. Et c’est là le sujet. Khaled Nezzarest soupçonné d’avoir trempé dans une conspiration à grande échelle visant l’Armée et l’Algérie. Dans toutes les juridictions militaires du monde, un tel fait, s’il est prouvé, est passible de la Cour martial. Et c’est Khaled Nezzar lui-même qui donne la preuve par écrit qu’il a trempé dans une conjuration qui a duré plusieurs jours et qui a été organisée dans des endroits qui ont été formellement constatés et qui a regroupé des individus clairement identifiés. La cabale existe donc, et c’est Nezzarlui-même, encore une fois, qui confirme cette cabale, comme il confirme aussi qu’il y a pris part, même s’il a essayé de broder autour en donnant des détails où il se donne le beau rôle et aux autres les plus mauvais, se faisant même passer pour un donneur d’alerte sur les menées de Said Bouteflika.

Pour en revenir au contenu de l’enregistrement, on a vu un Nezzar mal à l’aise, toussant, sa raclant le fond du gosier pour s’exprimer clairement, légèrement mieux à son aise en parlant en langue française (13 mn) qu’en langue arabe (laborieusement, en 24 mn, soit le double du temps du français). Nezzar tente un difficile exercice de style politique qui semble lui échapper, aussi bien dans les formes que dans le fond thématique et historique. Autant de fois où le général Nezzar s’essaye à la morale politique, sans réussir à faire oublier que s’il est un personnage impliqué jusqu’au coup dans les manquements à cette éthique politique et militaire, c’est bien lui. De toute évidence, la quasi-totalité des Algériens, de tous bords, ne l’ont pas, à ce jour, oublié, et ne lui pardonnent pas sa part exclusive prise aussi bien lors des événements sanglants d’octobre 1988 que dans la marche irrésistible vers la confrontation violente des années 1990. Et s’il fallait encore décerner la palme du personnage le plus détesté en Algérie depuis l’indépendance, il serait alors seul en compétition avec…Ahmed Ouyahia, autre populaire consacré par la vox populi et abhorré par tous les Algériens. C’est dire combien Nezzar a du retard à rattraper sur la morale à laquelle il appelle aujourd’hui.

« L’avis aux militaires » lancé par Nezzar passe mal, ou ne passe pas du tout, en tous cas,n’a pas l’effet escompté ; et n’en aura pas. Les temps ont changé, et le temps des éradicateurs n’a plus cours aujourd’hui. La nouvelle génération de militaires, officiers et subalternes, ne croit plus à la dialectique d’éradicateurs-réconciliateurs ; il y a une Armée nationale, nationaliste et unie avec le peuple. Cette Armée qui, au bout de six mois de hirak, n’a pas levé son arme, même pour tirer en l’air, et qui accompagne le peuple honnêtement, loyalement, en lui balisant les voies de communication, même en l’agaçant sur certains points, avec franchise et virilité, jusqu’à ce qu’elle arrive à l’amarrer à la terre ferme, c’est-à-dire à des attaches constitutionnelles stables.Cela est un fait. Et le fait est sacré.

Le positionnement de Nezzar a aussi un autre objectif, vis-à-vis des capitales occidentales, celui de se poser sur le terrain politique dans le personnage de l’exilé, de l’apatride, du réfugié politique fuyant son pays au nom des libertés fondamentales, pour ameuter ses relais et les prendre à témoin.

En fait, Khaled Nezzar a commis le geste de trop, l’action inutile. Il a de toute évidence mal calculé son coup, ou a été très mal conseillé. Son agitation fait suite à la chute brutale de tous ses appuis en Algérie, et renseigne sur un ultime sursaut d’orgueil d’un général acculé qui n’a plus rien à perdre.

Pris au piège, dès le départ, de son propre retour aux magouilles, en prenant part à une conspiration, il aura tout tenté pour faire marche arrière ; conscient de la fausse piste dans laquelle il s’était fourvoyé, il a multiplié les tentatives pour y échapper. D’abord, en commençant par le blocage de son site, «Algériepatriotique», cherchant à éviter une confrontation avec les institutions et affichant, de ce fait, un profil bas. Puis, en faisant de la séduction, en rouvrant son site, et en y publiant un article qui énumérait ses efforts consentis au profit de l’état-major de l’armée et en y dénonçant les promoteurs de la cabale sous le titre «Saïd Bouteflika, Chakib Khelil, Nicolas Beau : Khaled Nezzar s’exprime et révèle». Le morceau était un peu dur à avaler, mais bon, le général, lui, y a cru…

Il ira même jusqu’à aller confirmer ses dires devant le Tribunal militaire de Blida, se retournant  contre ses alliés d’hier pour s’extraire du piège à loup qui se refermait sur lui ; mais ce n’était que partie remise. Puis est intervenue l’histoire de son fils Lotfi Nezzar et le transfert vers l’Espagne de 200 millions de dollars. Les affaires refaisaient surface et il n’y avait aucun moyen de les noyer ; le clan Nezzar prenait de l’eau de toutes parts. En désespoir de cause, le général prend le parti de fuir le pays via les réseaux mis en place par l’ancien système.

L’enregistrement diffusé sur Youtube est donc,le condensé et l’aboutissement de cette série d’actions aussi mal calculées qu’incongrues, et qui dénotent d’une fin de parcours pathétique. « Courage, fuyons ! », semble dire le général à la retraite qui aura finalement, tout fait pour se mettre à découvert, lui que l’Histoire s’apprêtait à oublier, à un moment où son âge vénérable lui commandait encore plus de sagesse et plus de discernement. Le grand bavard de la classe a raté l’ultime occasion que lui a offerte son âge avancé et sa santé au crépuscule d’une vie pour faire un travail sur lui-même.

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