Influenceurs cyber-activistes : une « presse parallèle » qui fait le buzz

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Par F.O.

L’Algérie, qui traverse une période charnière de son existence, avec le « hirak » qui boucle son 100e jour sans coup férir, entame surtout sa métamorphose sur le plan médiatique. Le retour au premier plan des chaines de télévision publiques, le recul des ventes, le rabougrissement de la presse papier n’en sont que les parties visibles. L’hyper-visibilité de cette transformation médiatique et informationnelle est évidente, mais la sous-visibilité des motifs qui la sous-tendent demeure tout aussi évidente aussi.  Une nouvelle catégorie de journalistes et de para-journalistes prend forme.

Ils n’ont pas fait de journalisme, pas de presse écrite non plus, mais font le « buzz » sur Internet. Ils sont déjà une bonne dizaine de journalistes algériens qui dépassent par le nombre de « suiveurs » le tirage du meilleur quotidien algérien. Certains culminent avec plus d’un million de vues/jour ; d’autres font du « live » et captent en temps réel jusqu’à 100 000 personnes ; d’autres, enfin, caracolent avec 400 000 vues/j. De toute évidence, cela laisse les journalistes de la presse papier traditionnelle « sans voix ».

Depuis au moins quatre années, la presse papier subit de grands changements au niveau planétaire, qui lui font perdre son lectorat d’année en année. Les titres qui tiraient à 100 000, 200 000 exemplaires et plus, n’en font que quelques petits milliers, disons 10 000 au plus, dont une très grande partie fera partie des invendus. Ce recul est dû en partie à la propagation d’Internet, la pénétration de l’outil informatique dans tous les foyers et la facilité d’avoir en main, sur son portable, les réseaux et sites qui informent en temps réel, avec images et documents à l’appui.

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Aujourd’hui, la mode est à l’info rapide, type fast-food informationnel, et les gens s’informent en temps réel ; or c’est là l’affection qui est en train de faire disparaître la presse papier du champ médiatique de demain, du fait de sa nature décalé par rapport au temps, au lectorat, à l’information version Internet, c’est-à-dire « ici et maintenant ».

Certains faits divers, insignifiants pour la presse écrite, mais révélateur des tendances de la société, font le buzz sur Internet, et requièrent une information plus visuelle qu’écrite. Les facebookers propagent l’événement avec vidéo et un petit commentaire, lesquels en soulèvent des milliers, des compléments d’informations, des rajouts, des questions, les réponses aux questions ; et c’est ainsi que se crée un buzz informatique, qui consiste à faire beaucoup de bruit autour d’un événement ou d’un produit. Ce type de propagation d’un événement et les effets qu’il entraine chez les internautes est devenu un phénomène sociologique.

Ce qui plus intéressant encore à relever, c’est la propension de certains facebookers et cyber-activistes à se transformer en journalistes, à se substituer aux journalistes, et à donner l’information alternative, appuyée par l’investigation, dans une sorte de critique des médias-mensonge et de la chape de plomb.

De toute évidence, il n’y a pas que du bon dans cette transformation des médias traditionnels, au moment où la presse alternative est en train de prendre leur place. Le tirage baisse de manière significatif, certains journaux disparaissent des écrans radars médias, d’autres tentent de se recycler dans la presse électronique ou dans l’audiovisuel, l’époque étant à l’avantage de l’image sur l’écrit, tendance dangereuse, mais induite par l’Internet depuis une vingtaine d’années avec tout ce que les réseaux sociaux charrient avec eux comme sédiments informationnels nocifs. La vulgarisation est transformée en vulgarité, la simplicité dans l’information devient simplisme dans la présentation et l’analyse, et, malheureusement, la généralisation de l’information de divertissement a mené à une globalisation de l’abêtissement, puisque la politique de Facebook obéit au règne du nombre et au pouvoir de la majorité.

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La fausse information qui a été débitée sur une chaîne de télévision par un pseudo-expert en économie faisant référence à un octroi gratuitement du gaz algérien à la France a été relayée de manière fulgurante sur les réseaux sociaux dans les heures qui ont suivi. Si le journaliste de la dite télévision ne s’est pas trouvé assez bien outillé pour contredire l’intervenant sur ce sujet délicat, les facebookers se sont trouvés assez bons propagateurs pour en faire un buzz. Et même s’il y a eu un démenti formel de la part des autorités concernant cette information, du reste farfelue et fantasque, il ne s’est trouvé aucune personne pour accréditer le démenti officiel ; ainsi la fausse information a continué, via les réseaux sociaux, à faire son chemin et surtout, a continué à faire florès.

Wikipédia, instrument de propagation du mensonge

C’est comme si les réseaux sociaux obéissaient à une charte non déclarée, construite sur la loi du nombre et la puissance de la majorité, même si c’est bien la minorité qui a toujours raison. On peut agrémenter ce propos par deux exemples significatifs de ce que l’on peut lire aujourd’hui sur le dictionnaire soi-disant libre « Wikipédia » : l’homme d’Etat britannique Alfred Milner (1854-1925) et la chanteuse américaine Nicki Minaj. Le premier a été l’un des hommes les plus puissants de la planète au début du XXe siècle : il a été le concepteur de la déclaration Balfour et une des grands prophètes du colonialisme britannique en Afrique. Tout homme politique doit connaitre de plus près cet homme auquel Wikipédia ne consacre que huit lignes qui ne disent absolument rien et ne donnent aucun renvoi, aucune référence sur sa biographie, préférant maintenir dans le secret cet homme qui été un des initiateurs de la société secrète la « Table Ronde » qui a travaillé depuis la seconde moitié du XIXe siècle à maintenir l’Afrique sous le joug des puissances coloniales. .

Pour Nicki Minaj, rappeuse exhibitionniste, Wikipédia consacre pratiquement un manuel : dix pages et plus de 130 renvois et sources, créant une véritable encyclopédie à cette chanteuse.

Ce choix n’est pas fortuit et obéi à une logique marchande pure.  Wikipédia qui dit être un projet d’encyclopédie collective en ligne, universelle et multilingue cache l’essentiel derrière sa façade accueillante : derrière sa mondialisation de l’information il existe un mondialisme ; c’est-à-dire qu’une idéologie se cache derrière la bienveillance et l’accessibilité de l’information donnée.

Cette parenthèse est nécessaire pour comprendre ce qui se passe sur les réseaux et ce qui pousse à une transformation rapide de la presse traditionnelle en fast-food média. L’Algérie, qui ne possède pas une longue tradition dans la presse, subit les contrecoups de ces transformations de plein fouet.

Un des autres dangers de la « presse parallèle » reste son caractère illisible et invisible, sa non-traçabilité, en permettant de s’appuyer sur ce sentiment d’être incontrôlable et ne pas se conformer aux normes et aux règles selon les standards internationaux.  Un type de presse calquée sur les Anonymous, mais à visage découvert, et qui se situe entre les justiciers de bande dessinés et les Don Quichotte des temps modernes, avec tout ce que ce type de média implique en matière de manipulation, de noyautage et de piraterie informatique.

C’est une presse nouvelle, certes, une autre manière de voir, certainement, mais les dangers que l’on observe déjà, et que cette presse des réseaux sociaux induira encore en menant à terme la mise à mort de la presse traditionnelle, ne sont encore que la partie visible du mensonge.

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