Gassi Touil: la victoire amère

le briquet du diable, vu du ciel

Repsol

Dans le cas particulier du champ de Gassi Touil, il s’agit d’un cas d’école. On y a vu les éruptions, compté les ratages, subi l’incompétence et enduré la mauvaise foi. Et, l’on n’a même pas pu goûter la victoire dans la procédure d’arbitrage le concernant. Une procédure engagée par Sonatrach contre ses partenaires espagnoles  Repsol et Gas Natural Fenosa.

Il aura fallu faire appel au «pompier volant», l’américain Red Adair, pour circonscrire la flamme géante qui s’est produite au début de l’exploitation de ce champ gazier le 09 novembre 1961. Une flamme haute de 160 mètres, brûlant à 3 mètres du sol tellement la pression du puits était forte et visible la nuit de 100 kilomètres à la ronde, qui a valu au champ le surnom de «briquet du diable», appellation qu’on doit d’ailleurs au cosmonaute John Glenn qui avait aperçu la flamme de sa capsule spatiale. 1,6 millions de mètres cubes de gaz partaient chaque jour en fumée pendant sept mois puisque le pompier volant  n’a pu l’éteindre que le 28 avril 1962, soit trois mois avant l’indépendance.

Bref, Gassi Touil, qui se trouve 140 Km de Hassi Messaoud dans l’immensité de l’Erg Oriental, est l’un des plus importants gisements pétro-gaziers découverts par la puissance colonisatrice. Il est composé de :

Nezla Nord : découvert en 1958, 10 puits forés de l’huile et de gaz.

Nezla Sud : découvert en 1958, 32 puits forés de gaz.

Hassi Touareg Nord : découvert en 1959, 8 puits forés de gaz.

Hassi Touareg Sud : découvert en 1959, 6 puits forés de gaz.

Gassi Touil : découvert en 1961, 83 puits forés d’huile et gaz.

Hassi Chergui Nord : découvert en1962, 1 puits forés d’huile.

Hassi Chergui Sud : découvert en 1962, 9 puits forés d’huile.

Brides : découvert en 1958, 14 puits forés de gaz.

Toual : découvert en1958, 18 puits forés de gaz et condensât.

REK : découvert en 1977, 1 puits forés de gaz.

Gassi EL-Adem : découvert en 1967, 06 puits forés de gaz.


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40 ans de bricolage

L’accident de 1961 ayant amené la compagnie française qui l’exploitait (Compagnie des pétroles France-Afrique, détentrice des permis propriétaire des permis Hassi Touareg et Gassi Touil) à l’abandonner, la production du pétrole à Gassi Touil n’a alors repris qu’en 1963 (GTL) et celle de gaz en 1976 (GTS).  Les champs producteurs ont pompé pendant de longues années vers un seul centre composé de trois unités : Traitement Brut (CPC), Traitement Gaz (UTG) et Réinjection Gaz (URGA). Jusqu’au début des années 2000, la région de Gassi Touil était presque à l’abandon. Les installations en place étaient obsolètes et l’exploitation des champs découverts s’effectuait  par déplétion naturelle. Faute de financements, aucun projet consistant n’a été conçu pour le développement de ces gisements. Et, comme Gassi Touil était considéré par les autorités ainsi que les responsables de Sonatrach comme aussi précieux qu’un bijou de famille au même titre que Hassi Messaoud et Hassi R’Mel, l’option de partenariat avec une compagnie étrangère était écartée. La compagnie nationale, faut-il le rappeler, n’est pas partageuse de ces gisements généreux.


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Le projet intégré de Gassi Touil

Cela est ainsi resté jusqu’aux années 2000. L’arrivée de Chakib Khelil a fait que Sonatrach change de cap et que Gassi Touil soit promu à un autre destin. L’ancien ministre de l’Energie et des mines lui avait inventé un autre concept, celui d’«un projet intégré» d’amont en aval. Inédit.

En effet, en 2003, Khelil l’avait mis en adjudication avec  pour exigence à son exploitation la construction d’une usine GNL à Arzew tout en assurant le transport des hydrocarbures extraits desdits champs jusqu’à cette usine. Le processus a abouti en novembre 2004 à l’attribution du mégaprojet à un consortium espagnol composé de Repsol et Gas Natural Fenosa. Le calcul fait pour l’attribution du contrat a éliminé des majors internationales réputées dans le domaine puisque le critère retenu était le coût de liquéfaction du gaz naturel. Ce faisant, British Petroleum ainsi que les consortiums Total-Shell et ENI-Anadarko sont passé à côté du marché face à Repsol qui est plutôt raffineur de pétrole et son expérience dans l’activité amont très limitée et Gas Natural Fenosa connu, lui, pour être revendeur de gaz.


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Et commence le gâchis….

Le contrat d’exploitation de Gassi Touil, signé avec Repsol-Gas Fenosa, s’étend sur 30 ans, avec une période de développement de 54 mois. Il est basé sur le principe du «partage de production» (PSC)  avec un financement à hauteur de 80 % pour les espagnols (Gas Natural 32% et Repsol 48%) et 20% pour Sonatrach. Le projet prévoit la reprise des 16 puits existants, le forage de 52 puits de développement, la construction des installations pour le traitement de 22 millions de mètres cubes/jour de gaz brut, la construction de nouvelles capacités de transport de 6,5 milliards de mètres cubes/an de gaz et la construction d’une nouvelle usine de liquéfaction d’une capacité de 4 millions de tonnes/an. Restait à savoir à qui bénéficieraient les contrats de construction des installations de surface sur les champs de Gassi Touil et celle de l’usine de GNL à Arzew. La gymnastique de calcul que cela a demandé a favorisé un consortium composé de la société japonaise Chyoda et la société italienne Saipem.

La réponse a été donnée par Sonatrach le 12 juillet 2008 à l’occasion de l’ouverture des plis de l’appel d’offres relatif à la construction de l’usine de GNL. En présence de Chakib Khelil, alors ministre de l’Energie et des mines, ont été notées les offres suivantes :

– 1er : Petrofac: avec 55.000 dinars le coût EPC de GNL à la tonne.

– 2ème : Consortium Snamprogetti  (la mère de Saipem, Italie) Chiyoda(Japon): avec 61.000 dinars le coût EPC de GNL à la tonne.

– 3ème : Technip (France): avec 75.000 dinars le coût EPC de GNL à la tonne.


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Rebondissement

Un délai de 10 jours a été accordé à Petrofac afin de fournir toutes les garanties pour l’atteinte d’une production de 4.3 millions de tonnes/an, avec un prix n’excédant pas le prix de 55.000 dinars le coût EPC de GNL à la tonne. «Si cette garantie n’est pas assurée, le marché sera attribué au deuxième classé», avait indiqué Sonatrach dans un communiqué diffusé à l’occasion. Et, finalement, Petrofac et son partenaire indonésien IKPT ont été éliminés et le projet a été attribué au japonais Chiyoda avec Saipem comme sous-traitant. Le groupement Saipem-Chiyoda s’est engagé à assurer une production de 4,7 millions de tonnes par an en contrepartie d’une augmentation de la valeur du contrat à hauteur de 15%, portant son montant à 4,5 milliards de dollars (277 milliards de dinars). Quant au contrat de construction de l’usine de séparation des liquides de Gassi Touil, il a été attribué en 2009 au japonais JGC (Japanese Gaz Company) pour un montant de de 107 milliards de dinars (1.4 milliards de dollars). C’était à un moment où a compagnie a déjà été paralysée par l’éclatement des scandales de corruption.


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L’inévitable arbitrage

N’ayant jamais eu à gérer un aussi grand projet, Repsol a été pris de panique d’entrée de jeu et les retards se sont accumulés polluant fatalement les relations entre Sonatrach et ses partenaires espagnols. Le 15 septembre 2006, un autre incident presque de l’ampleur de l’incendie de 1961 est venu compliquer ces relations déjà très tendues et précipiter le divorce. Il s’agit de l’éruption survenue au niveau du puits Nezla 19, causant la mort de trois employés et la blessure de 6 autres. L’appareil de forage de l’ENTP (TP 159)  a été pulvérisé par la puissance de l’explosion et les flammes ont atteint une hauteur de 50 à 60 mètres. Résultant de l’inexpérience de Repsol en qualité d’opérateur, ce désastre a interrompu les travaux pendant presque une année et engendré un gouffre financier pour le groupement algéro-espagnol : les trois appareils de forage affectés au projet sont restés immobiles avec une dépense quotidienne de l’ordre de 40.000 dollars. Quelques mois plus tard, Sonatrach a porté l’affaire devant la Cour arbitrale.


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Procédures judiciaires

Il y a eu des tentatives pour régler ce litige  à l’amiable. Mais les points de vue étaient tellement divergents que cela n’a pas été possible. Gas Natural Fenosa et Repsol réclamaient à Sonatrach une indemnisation de 2,4 milliards de dollars  suite à la rupture de ce contrat. La compagnie nationale, elle, a demandé 800 millions de dollars à ces deux partenaires pour «non-respect de leurs engagements contractuels ayant entrainé des retards et des dépassements de coûts très importants». Le tribunal d’arbitrage international a rendu son verdict le vendredi 29 novembre 2009, statuant que «Sonatrach pourrait développer seule le projet intégré de Gassi Touil sans indemniser le consortium espagnol Repsol et Gas Natural». «Le Tribunal d’arbitrage a déclaré terminer le contrat en question conformément à ses clauses, sans obliger aucune des parties à indemniser l’autre comme conséquence de la fin de ce contrat», a souligné Gas Natural et Repsol dans un communiqué, après avoir informé la Commission nationale du marché des valeurs (CNMV). Dans son verdict, le Tribunal international d’arbitrage a également décidé que Sonatrach achète aux compagnies espagnoles leur participation dans la société mixte chargée du processus de liquéfaction dans le mégaprojet de Gassi Touil. Les responsables de Sonatrach et ceux de leur ministère de tutelle de l’époque n’ont, en tout cas, pas eu le temps de savourer cette victoire puisque Sonatrach s’est trouvée embourbée dans des procédures judiciaires inextricables en Algérie impliquant son top management dans des affaires de corruption.

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