Ferhat Aït Ali: « Un banditisme d’Etat a poussé l’Algérie vers une fausse industrie »

ferhat ait ali

Entretien réalisé par : Zoutale F.

L’économiste Ferhat Aït Ali n’a pas la langue dans sa poche, encore moins les mains liées. Il a toujours dit ce que tout le monde aujourd’hui s’empresse de dénoncer. Ses dénonciations, lui, il les a faites en leur temps, dans leur contexte, quand peu d’hommes osaient élever la voix contre le système mis en place dans l’industrie appelée faussement « montage automobile ».

On s’en souvient, Ferhat Aït Ali avait été particulièrement critique envers le Premier ministre Ahmed Ouyahia lorsque le choix de celui-ci avait porté sur uniquement l’octroi de dix licences, données au cercle clientéliste proche du pouvoir, et avait mis à l’index ce choix « prévu dans l’esprit des concepteurs de cette curieuse forme d’industrialisation pour des motifs qui échappent complètement à toute logique économique, selon la règle du dernier arrivé premier servi, sur des critères qu’il appartient aux décideurs d’expliquer un jour à la nation ».

Vous demeurez très acide envers cette industrie très « à l’algérienne » qui s’appelle industrie automobile. Pourquoi ?

Ce n’est pas aujourd’hui, mais depuis 2014 que je suis en train d’avertir sur les risques de cette industrie. Nous mettions alors en garde contre la méthode adoptée par l’Etat pour construire des usines de pseudo-montage automobile, à commencer par Renault ; puis en 2017, les choses étaient alors devenues beaucoup plus claires, et l’Etat avait opéré une OPA sur certaines marques de véhicules et avantageait certaines parties pour l’octroi des licences. Tout cela était fait dans l’anarchie et l’uni-polarité de la décision. Le gouvernement imposait une logique de « clan ». J’avais même accusé le pouvoir de procéder à un « banditisme d’Etat ».

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Toutes les institutions de l’Etat avaient alors avalisé et applaudi cette fausse industrie, qui n’était même pas un simple montage automobile. J’avais alors dénoncé le caractère discrétionnaire, arbitraire et anarchique de cette instruction, qui fait office de loi au-dessus de la hiérarchie des textes. Elle reflétait surtout une vision de la gouvernance, qui ne s’embarrasse ni des lois de l’économie, ni du respect de l’égalité des chances et des opportunités offertes aux opérateurs, et encore moins de logique dans les démarches. J’ai dénoncé notamment l’omission, voulue ou involontaire, d’opérateurs existants et opérant avec agrément sur la fameuse liste, où un opérateur qui semble avoir été agréé récemment, figurait à leur place.

Que faut-il faire à l’état actuel des choses ?

C’est à l’Etat de nous le dire. Alors, soit que l’Etat rectifie et reviens à la logique industrielle internationale basée sur des normes et des standards, soit qu’elle continue dans cette voie anarchique et sans issue pour le pays.

A ce jour, il n’est pas permis de dire qu’il  existe une industrie automobile en Algérie. Ce serait du charlatanisme que dire aujourd’hui que l’Algérie possède une industrie de ce type.

 

L’importation des véhicules de moins de trois ans est-elle une solution sérieuse ?

Avant d’y répondre, je tiens à préciser une chose importante, c’est que le gouvernement, étant la continuité des précédents, inscrit sa démarche dans leur logique commune, qui conjugue l’errance juridique avec l’improvisation économique à des fins politiques. Personne ne l’ayant réclamée, cette mesure – qui n’a d’autre sens que celui de dévier de la question majeure relative à la légitimité de ce gouvernement et à son utilité dans la situation présente – est censée, dans l’esprit de ses concepteurs, susciter une adhésion des citoyens à son contenu et, par ricochet, à ses concepteurs.

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A maintes reprises, j’ai dit que dans les faits, un véhicule de moins de trois ans réel ne dépasse jamais les 40 000 kilomètres parcourus en Europe, et n’est jamais inférieur en prix de vente à 60% de sa valeur initiale, soit un véhicule de 20 000 euros à 12 000 euros, et comme il faut acheter les devises à 215 DA l’euro, s’il ne flambe pas, on se retrouve avec un véhicule qui revient, à 82 000 DA de plus que son équivalent importé à coût égal par les concessionnaires, soit 60% plus cher en dinars qu’un véhicule du même âge en Europe, ce qui le ramène au prix du neuf par le truchement du differentiel de change, et en y ajoutant les taxes perçues sur les citoyens et non réclamées aux faux industriels le véhicule est d’autant plus cher, permettant ainsi aux fausses industries de camoufler la cherté de leurs produits, par comparaison avec le marché international, en la transposant sur une fausse comparaison avec des usagés qui omettent les différentiels de change et de taxes dans cette comparaison.

Pour ma part, j’estime que le marché de l’automobile en Algérie aujourd’hui offre la capacité d’achat pour un certain nombre de véhicules ; ce nombre, c’est au marché de le délimiter, non au gouvernement. La possibilité ou la non-possibilité pour les Algériens d’acheter une voiture à tel coût fait que le marché se dilate ou se rétrécit, selon la demande. Si les Algériens moyens n’ont pas de quoi acheter, le marché va se rabougrir de lui-même sur ses prix. Ce sont les lois du marché qui décident. Je crois qu’il faut revenir à l’achat direct de la voiture, c’est-à-dire à l’importation pure et simple, avec des restrictions douanières, afin que le Trésor en bénéficie et se remette, de nouveau, à flots.

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