Economie: ces conflits d’intérêt qui ont mené des ministres au gibet

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Zoutale F.

Les Algériens commencent à peine à découvrir, mi-abasourdis, mi furieux, que pendant de longues années, ils ont été lamentablement menés en bateau et que rien de sérieux sur le plan économique n’a été entrepris pour la pérennité de l’Etat-nation. Malgré quelques réalisations, dues principalement à un matelas financier consistant entre 2000 et 2018, le bilan désastreux d’une non-gouvernance est plus que visible. Preuve en est, le recours à un mécanisme non conventionnel, antiéconomique, choisi pour sa facilité, mais dont les retombées ont été désastreuses pour le pays : la planche à billets.

La gabegie qui a accompagné en long et en large le projet de l’autoroute Est-Ouest en est en outre, la parfaite illustration : détournements, marchés frauduleux, de connivence et de complaisance, trafic d’influence, concussion et autres entourloupes ont émaillé ce qu’il convient d’appeler l’« escroquerie du siècle ». L’absence de visibilité dans l’octroi des marchés publics et le manque de rigueur dans les transactions ont lourdement impacté les caisses de l’Etat, sans aucune contrepartie économique. Le transfert de la technologie n’a jamais fait partie des soucis du gouvernement. Pour le Docteur en génie mécanique, Pdh et professeur d’université, Hamri Okba, « parler de transfert technologique en Algérie a été un gros mensonge, et la formule même de « transfert de technologie » n’a pas de sens scientifique, pour les raisons suivantes : une technologie se développe selon un besoin économique basé sur des connaissances acquises durant des années ou peut être des siècles ; par contre, son application peut être vaste et vulgarisé ». A cela s’ajoute une vérité ultime et froide : « l’économie de l’Occident est basée sur la nécessité de vous voir toujours dépendants de lui », dit le Dr Okba, péremptoire.

Modèle économique ou modèle français ?

Ce qu’il convient ici de préciser, c’est que les deux derniers gouvernements, c’est-à-dire surtout celui de Sellal, puis celui d’Ouyahia, qui ont le plus longtemps gouverné, ont été lamentablement bernés par les réseaux d’affaires étrangers. Ont-ils été impliqués ? Si oui, jusqu’à quel degré ? Ou ont-ils été simplement menés en bateau comme des amateurs ? Ont-ils subi les mauvaises influences d’avoir en pays étranger des biens, ce qui nécessite malheureusement «un « retour d’ascenseur » au profit de leurs bienfaiteurs étrangers ? Ou tout cela à la fois ?

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Ces questions trouvent leur origine dans les contrats juteux pour ces étrangers, et souvent au détriment de la caisse d’Etat, que les Premiers ministres et les ministres des secteurs les plus engagés dans le soi-disant modèle  économique, comme celui de l’Industrie et celui des Transports et des Travaux publics, ainsi que celui des BTP, ont octroyés en affirmant vouloir booster une économie prise aux pièges des seules recettes pétrolières, elles-mêmes tributaires des jeux de stratégie des majors pétrolières.

Les premières alertes sociales de 2011, avec les frémissements du Printemps arabe et les émeutes du sucre et de l’huile en Algérie, auraient dû renseigner sur l’imminence d’une déflagration. Mais, à l’époque, Sellal s’était entouré un Conseil économique, lui-même travaillant avec ou sous influence des réseaux d’affaires étrangers, comme la Caci-France, le Medef, etc. et, droit dans ses bottes, s’engageait dans ce qu’il appelait pompeusement le « nouveau modèle économique ». Nous sommes en 2013 et Sellal parlait de la nécessité d’aller vers une rapide diversification de l’économie. En fait, il ouvrait toutes grandes les portes à une faune de prédateurs que le pactole mettait en chasse.

Ouyahia, qui a précédé et fait suite au mandat Sellal, parlait encore et toujours de modèle économique, sans en connaitre lui-même les contours. L’un et l’autre s’étaient entourés d’une Task Force économique, sorte de cabinet conseil qui leur livrait, théoriquement, des schémas et des stratégies économiques qui ne pouvaient pas ne pas réussir. Mais comme nous allons le voir, c’était du « copié-collé », qui allait vite se transformer en « copié-coulé », pour reprendre une formule chère à Mohamed Ben Braïka, enseignant à Polytech et expert dans les énergies renouvelables, et qui ne cesse depuis des années d’ameuter les gouvernements successifs sur les périls d’une navigation économique à vue.

Incapable de prévenir ou de voir arriver la chute des prix du baril sur les marchés internationaux, cette Task Force n’a jamais fait son mea-culpa, n’a jamais inquiétée, pour son rôle, non pas uniquement inutile, mais aussi nocif, par ses fausses prévisions, son manque de lucidité et un besoin pathologique de rédiger des rapports qui plaisent et qui font plaisir sur le moment.

Souvent cette Task Force économique murmurait dans l’oreille du Premier ministre et reprenait, en réalité, des formules prises dans les discussions avec les conseils d’affaires français, de la Caci-France et du Medef, de manière plus particulière. Il n’est que jeter un coup d’œil sur les rapports de conjoncture de ces réseaux d’affaire français pour retrouver les formules, les mots plaisants, les tournures de style et les phrases emphatiques dont se gavaient nos gouvernants jusqu’à l’outrance avant de les régurgiter devant les micros des journalistes en Algérie.

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Les facilitations d’accès au logement en France et l’autorisation d’exfiltrer des millions d’euros sans problème, de la part des officiels français vis-à-vis des officiels algériens exigeaient une contrepartie, dans un deal secret, fait dans le sourire entendu du monde feutré des affaires. Ces facilitations contraignaient nos ministres à rendre l’ascenseur.

Prenons un exemple concret : la visite de la délégation du Medef en Algérie en février 2018. Rappelons, d’abord, que Medef est le pendant français du Fce algérien. On peut même dire sans risque que le Forum des Chefs d’entreprise est un copié-collé du Mouvement des entreprises de France et la proximité entre Ali Haddad et Pierre Gattaz, n’ayant jamais été prise en défaut, en fait foi.

A cette date, une délégation du premier réseau d’entrepreneurs de France, forte de 61 participants et de 48 entreprises atterrit à Alger pour une visite de travail de deux jours. Etaient de la partie avec le patron du Medef, Gattaz, évidemment, le « Monsieur Algérie » du Medef, Jean-Louis Chaussade, ainsi que plusieurs responsables de grands groupes français, dont Suez, Airbus, Dassault, Renault Trucks, Engie, Alstom , BNP Paribas, Eutelsat, Thales et Total Eren et plusieurs cabinets d’avocats d’affaires.

Appuyé à une aide sans faille de l’Etat français, le Medef baignait pourtant dans le conflit d’intérêt, et plusieurs patrons venaient arracher pour leurs propre entreprise des contrats en milliards d’euros, à commencer par Chaussade, qui était en même temps le directeur général du Groupe Suez et président du Conseil de chefs d’entreprises France-Algérie du Medef International.

Les forums d’affaires étaient toujours présidés par le trio constitué Ali Haddad, Pierre Gattaz et Jean-Louis Chaussade, ce dernier, patron de Suez, très présente en Algérie (société spécialiste des métiers de l’eau et des déchets, et qui proposait aux Algériens des solutions innovantes pour préserver et sécuriser les ressources), faisant office d’interface entre les deux patrons des chefs d’entreprise. Après Haddad, les chefs du Medef « remontaient » vers Ouyahia, qui les recevait toujours avec brillance. Puis Ouyahia retrouvait Haddad pour consultation, et c’est ainsi que les contrats étaient approuvés.

Un lobby peut en cacher un autre…

Une des clés d’accès les plus sollicités ces dernières années s’appelait Alexandre-Aïssa Touazi ; celui-ci jouait en réalité le rôle d’éclaireur en Algérie aussi bien pour le Medef que pour Macron. Toute son action en Algérie, dans le monde économique, politique et médiatique, depuis janvier 2017 le prouve. Diplomate patenté auprès de Macron dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb, spécialement de l’Algérie, il fait office au Medef international de code d’accès aux « affaires algériennes ». Ce qu’il faut garder en ligne de compte, c’est son action pour le compte du Medef et l’économie française, puisqu’il est aujourd’hui français, loin de ses racines algériennes, et même quelque peu, ou certainement beaucoup, froid envers cette Algérie qui a rejeté et honni son père, et naturellement, fière de servir cette France qui l’a décoré, au début de l’année 2019, de la Croix de la Légion d’honneur.

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L’action de lobbying de Touazi, qui demeure un homme régulièrement consulté par l’Élysée et Bercy, pour le compte du Mouvement des entreprises de France,   est éminemment complétée par d’autres hommes-clés qui intervenaient auprès de Haddad, Bouchouareb et même parfois directement auprès des Premiers ministres. Cette action a eu plus d’influence en Algérie que ne laisse penser les seules bribes d’informations distillées ça et là.

Avant Macron, Hollande se faisait accompagner par les mêmes chefs d’entreprise, lesquels trouvaient sur place, c’est-à-dire à Alger, de quoi renflouer leurs caisses vides et repartir avec la promesse de bénéfices certains. Ainsi,   Patrick Kron, président-directeur général d’Alstom (une usine d’assemblage de tramways est annoncée en Algérie pour 2013), Olivier-Marie Racine, président-directeur général de Bouygues Bâtiment International, Stéphane Richard, président-directeur général de France Télécom-Orange, ou encore Bruno Lafont, président directeur général de Lafarge, étaient du voyage de Hollande à Alger. Noms bien connus dans le monde des affaires et auxquels il faut ajouter Habib Fekih, président d’Airbus Moyen-Orient et Afrique du Nord, Jacques Gérault, directeur des Affaires publiques d’Areva, Jean-Marie Dauger, directeur général-adjoint de GDF Suez, Antoine Ortoli, senior vice-président de Sanofi, Jean-Louis Chaussade, directeur général exécutif de Suez Environnement, Reynald Seznec, P-DG de Thalès International, tous partie prenante du voyage algérien du prédécesseur de Macron.

La proximité du ministre des Finances sous Hollande, Arnaud Montebourg, ainsi que celle de Jacques Toubon, actuel « Défenseur des droits » de Macron (une autorité administrative indépendante chargée de défendre les droits des citoyens face aux administrations et qui dispose également de prérogatives particulières en matière de promotion des droits de l’enfant, de lutte contre les discriminations, du respect de la déontologie des activités de sécurité) avec Touazi doit inciter à la réflexion, c’est-à-dire à la vigilance. Ces lobbys avaient un programme et respectaient scrupuleusement leur « agenda algérien ». A chacun son tour. La patience est la clé du problème. Si Renault s’est placé sur un piédestal, Peugeot attendra les vents favorables. De même que Suez, après un passage à vide à Alger, elle décroche de gros contrats en fin 2018, quand l’Algérienne des eaux (ADE) et l’Office national de l’assainissement (ONA) ont obtenu l’accord du gouvernement pour la reconduction du contrat de gestion déléguée des services publics de l’eau et de l’assainissement des wilayas d’Alger et de Tipasa avec le groupe international Suez, deuxième groupe mondial derrière Veolia. Jean-Louis Chaussade venait de tirer sa propre épingle du jeu de coulisses et de bénéficiait en même temps de l’entregent de Touazi et du Medef. La CACI-France, le Comité intergouvernemental de haut niveau algéro-français et les réseaux officiels terminaient en beauté ce que les agents d’influence ont déjà ficelé en aval.

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Mais en matière de Touazi il n’y a pas qu’Alexandre –Aïssa. Car attention, un Touazi peut en cacher un autre. Et pas toujours dans le sens souhaité. En mai 2016, le Consortium international des journalistes d’investigation livrait une nouvelle liste des détenteurs de sociétés offshores et de comptes bancaires dans les paradis fiscaux comme les Iles Vierges Britanniques, le Panama ou le Luxembourgles. Un nouvel épisode des « Panama Pappers » qui épinglait Abdesslam Bouchouareb, un fils de Yazid Zerhouni, etc. dans la même liste, un nom passe sans attirer l’attention, inconnu, presqu’invisible : Mohand Oulhadj Touazi, un importateur qui gèrait la « Sarl Imagral Importation » basée à El Marsa, en Algérie. Un nom qui ne disait presque rien à l’époque.

Etait-ce le même personnage que Mohand Touazi, Né en 1962, dont l’activité principale consistait dans l’immobilier ? On ne le sait pas. Toujours est-il qu’on retrouve ce dernier dans le cercle de réflexion dit CARE et installé à Alger même. Introduit dans plusieurs médias francophones, celui-ci bénéficiait d’une tribune privilégiée au s’exprimait toujours au nom du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise.

Depuis la chute de Bouteflika, la majorité de ces groupes de pression, lobbys, cercle de réflexion, réseaux d’affaires et autres entités se font discrets et se retirent sur la pointe des pieds. Comme nous l’avions dit, la patience est une vertu dans le monde économique et la haute finance. Ils plient mais ne rompent pas.

Une photo peut résumer cette influence des réseaux d’affaires, où se mêlaient convivialité, intérêts et jeu de stratégie : celle des patrons français signant avec le Fce des conventions. Au second plan, le ministre algérien de l’Industrie, Youssef Yousfi, relégué au rang de simple faire-valoir devant les réseaux d’affaires hyperpuissants de la planète Bouteflika.

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