Coalition Maroc-Nigéria: l’Algérie appelée à réagir

Par Yacine Merzougui

Le Nigéria et le Maroc prévoient la mise en œuvre d’un vaste projet d’extension d’un gazoduc ouest-africain pour s’étendre vers l’Europe. Le gazoduc, long d’environ 5.700 kilomètres (km) devra relier le Nigéria au Maroc. Le pipeline a pour ambition de placer le gaz nigérian sur les marchés européens.

Le partenariat est lancé au cours du mois d’août en cours entre la NNPC (Nigerian National Petroleum Corporation) et l’ONHYM (Office National des Hydrocarbures et des Mines) du Maroc. Le budget est estimé à 20 milliards de dollars, selon l’étude sommaire, en attendant le FEED qui va détailler tous les étapes du projet.

Le Feed (Front End Engineering Design) a été confié au Bureau d’engineering anglais, Penspen, qui est spécialisé dans la fourniture des services d’ingénierie, de gestion de projet, de gestion d’actifs et d’intégrité à l’industri. Fondée à l’origine au Royaume-Uni en 1954 sous le nom de Spencer & Partners, la société compte quelques 800 collaborateurs, avec des Bureaux majeurs à Londres, au Mexique, à Houston, à Abu Dhabi et à Bangkok.

En 2016 déjà, j’avais démontré que le projet de réalisation du gazoduc entre le Nigeria et le Maroc était illusoire, voir impossible dans le contexte actuel du marché des hydrocarbures. Du coté nigérian, cette manœuvre vise simplement l’Algérie pour inciter la Sonatrach à reprendre l’idée du gazoduc transsaharien, reliant le Nigeria à l’Algérie, pour alimenter l’Italie. A Abuja, on pense plutôt à exercer des pressions sur l’Algérie pour renouer avec le projet du TSGP (Trans-Saharian Gas Pipeline), initié il y a plus de 20 ans, mais gelé pour diverses raisons.

Le Nigéria provoque Alger

Dans les années 2000, l’Algérie constituait avec le Nigéria et l’Afrique du Sud, un axe stratégique prédominant sur le continent africain.
Soutenu par les Etats-Unis, le Nepad était décrit comme étant le projet du siècle. Mais, dès 2012, la diplomatie a sombré dans un déclin sans précédent. Et c’est tout à fait logique que les autorités nigérianes cherchent de nouvelles alliances pour combler le vide provoqué par l’absence de l’Algérie dans les intérêts stratégiques d’Abuja.

Avec le Nigéria, l’Algérie avait planifié trois projets stratégiques qui devaient relier les deux pays. Il s’agit de la route transsaharienne Alger-Lagos, le gazoduc transsaharien, reliant le Nigeria à l’Europe via l’Algérie et la liaison par fibre optique Alger-Abuja.

L’arrivée du président Tebboune à El Mouradia a coïncidé avec beaucoup d’événements qui ont paralysé le monde entier. Et, au Nigéria, les responsables politiques n’ont pas encore compris les intentions du nouveau président algérien par rapport aux projets stratégiques sur lesquels l’Algérie s’était engagée avec Abouja.
Même si certains observateurs pensent que le Maroc a sciemment provoqué l’Algérie sur le projet du gazoduc reliant le Royaume Chérifien au Nigéria, je demeure convaincu que ce sont les responsables nigérians qui manipulent le Makhzen pour attirer l’attention d’Alger.
Manque de fonds
Même s’ils ont impliqué deux fonds souverains publics, le Nigéria et le Maroc sont incapables techniquement de lever les fonds nécessaires à la réalisation de ce projet. Il va falloir mobiliser pas moins de 20 milliards de dollars, dans un contexte où les investissement dans le secteur des hydrocarbures sont presque à l’arrêt.
Selon mes sources, le projet du gazoduc Nigeria-Maroc est en fait un prolongement d’un gazoduc sous-marin qui existe déjà. Celui-ci, baptisé le Gazoduc Ouest-Africain, reliant le Nigeria à Cotonou au Bénin, Lomé au Togo et Téma et Takoradi au Ghana sur une longueur de 678 km. Les parts sociales du Gazoduc Ouest Africain, qui sont géré par la société Wapco, appartenant à consortium d’Etats et de multinationales telles que Chevron et Shell. Il alimente principalement les centrales électriques des trois pays, à hauteur de 2 milliards de mètres cube par an.
Le nouveau projet consiste à le prolonger en longeant les côtes des pays de l’Afrique de l’Ouest pour joindre le Maroc voire l’Europe, éventuellement. Le prolongement proposé dans ce projet est estimé à 3.000 km.. Il traverserait le territoire alors de nombreux pays dont le Sénégal, la Mauritanie, mais aussi, côté marocain, le Sahara occidental.
Toutefois, il faut rester sceptique quant à la faisabilité du projet sur un plan purement technique. Tout d’abord, en terme de capacité, il faut retenir que le gazoduc sous-marin est composé d’un tube de 20 pouces seulement. Sa capacité de transport est donc limitée à 5 milliards de mètres cube par an. En conséquence, le Nigeria ne peut mettre sur ce « mega-projet », qu’une quantité supplémentaire de 3 milliards de mètres cube.
Si on suit cette logique, on sera dans l’obligation de déduire un milliard de mètres cube à consommer au niveau du Maroc. Il ne restera alors que deux milliards de mètres cube de gaz à exporter vers l’Europe. Quel est, dans ce cas, le pays européen qui prendrait au sérieux une telle quantité? A titre comparatif, les capacité de l’Algérie à alimenter l’Espagne est de l’ordre de 20 milliards de mètres cube par an.
Seconde contrainte qu’il s’agit de relever, réside dans le fait que le gazoduc sous marin du Nigéria est très proche des côtes des pays qu’il traverse. A une distance variant entre 10 et 15 miles, le gazoduc est souvent abimé par les ancres des bateaux. Cela perturbe énormément le programme d’alimentation des clients.
Aucun pays européen n’est en mesure d’accepter ce risque, même si les quantités livrées sont importants.
Troisième contrainte: le temps. Pour construire la première tranche du gazoduc Ouest Africain (de 678 km), le Nigéria a consommé 28 ans. Alors, de combien de temps disposerait ce pays pour le rallonger de 3.000 kilomètres et construire 10 stations de compression?
La nouveauté dans le FEED proposé en août 2020, aux deux Etats marocains et Nigérians, consiste à ériger un nouveau gazoduc indépendant, reliant le deux pays sur 5.700 kilomètres. Un projet qui ne peut être réalisé qu’en 2025, donc le Nigéria a toute la latitude de (re)négocier avec l’Algérie, la relance du projet initial.

Absence de vision stratégique

De l’avis de tous, le projet marocain manque visiblement de consistance et n’intéresse aucun client européen. Au-delà de la faible quantité proposée et de l’absence de fonds, le Nigeria n’a jamais été un fournisseur fiable aux européens qui préfèrent toujours se tourner vers des clients sûrs (la Russie, la Norvège, le Qatar et l’Algérie).
Le Nigeria ne peut intéresser l’Europe que s’il passe par l’Algérie. C’est la raison pour laquelle, Abuja continue de s’accrocher au TSGP (Trans-Saharian Gas Pipeline) que l’Algérie a préféré geler.
L’idée de ce projet est née du Nepad, programme de coopération africain, appuyé au début du siècle par Georges Bush et par la Banque Mondiale.
Signé en janvier 2002 entre Sonatrach et la Nigerian National Petroleum Company (NNPC), le TSGP est un projet algéro-nigérian pour la construction d’un gazoduc destiné à acheminer 20 à 30 milliards de m3 de gaz naturel du Nigeria vers l’Europe via le Niger et l’Algérie. Son coût est évalué à 10 milliards de dollars. Ces fonds devaient provenir en grande partie d’un financement de la Banque Mondiale.
Le TSGP est long de 4128 Kilomètres, dont 1037 km en territoire nigérian, 841 kms au Niger et 2310 kms sur le territoire algérien jusqu’à El Kala. C’est pour cette raison que l’Algérie a construit le gazoduc GK3, un gazoduc d’un diamètre de 48 pouces et d’une longueur de 1 700 km dont 784 en territoire algérien.
Le projet compte également la construction d’une vingtaine de stations de compression. Les deux partenaires Sonatrach et NNPC ont chargé le Bureau britannique Penspen/lPA (comme par hasard!) de la réalisation de l’étude de faisabilité du gazoduc. L’étude a confirmé la faisabilité du projet.
La fausse note
Avant même de mettre en œuvre ce projet de TSGP, la Sonatrach et Chakib Khelil ont décidé de mettre la charrue avant les bœufs. Pour expédier le gaz nigérian vers l’Europe, l’Algérie s’est dotée d’un mega train GNL d’une capacité de production de 4,5 millions de tonnes et surtout lancé le projet du Galsi, un gazoduc sous-marin qui devait relier El Kala à l’Italie via la Sardaigne.
Le Galsi devait être financé par la Sonatrach Sonatrach (41,60 %), la Région Sardaigne (11,60 %) et les trois compagnies italiennes Enel Power (15,60 %), Edison (20,80 %) et Hera SpA (10,40 %). Long de 1.505 km, ce gazoduc devait acheminer jusqu’à huit milliards de mètres cubes de gaz naturel par an.
Et si la Sonatrach avait mis sur la table une bagatelle de 4 milliards de dollars pour la réalisation du nouveau complexe GNL, elle a failli débourser presque autant dans le projet Galsi.
Cette idée de renforcer l’amont du Galsi a également englouti 1.4 milliards de dollars pour la construction d’un gazoduc (GK3, 42″) reliant Hassi R’mel à El Kala.
Avec le départ de Chakib Khelil, tous les projets Galsi et TSGP ont été gelés, voir même abandonnés. Le problème de la sécurisation des installations sur une distance aussi longue aura été le principal argument pour justifier cette décision.
Aujourd’hui, les nigérians sont conscients que seule l’Algérie est en mesure de les relier directement aux consommateurs européens et pour cela, ils pensent qu’il est impératif de sauver le projet TSGP par le biais du Galsi. Ce qui explique en partie pourquoi ils continuent de manœuvrer pour inciter l’Algérie a reprendre ce gigantesque chantier.

Plan de rechange nigérian

Le Nigeria recèle un grand potentiel pétrolier et gazier. Sa production en gaz avoisine une moyenne de 38 milliards de mètres cube par an, soit la moitié de la production algérienne.
En outre, d’importantes quantités de gaz associés sont carrément torchées lors de l’extraction du pétrole brute. Le pays ne dispose pas des moyens conséquents pour investir dans le traitement des gaz qui sont torchés depuis trois décennies.
Les multinationales Shell, Chevron, ENI, Total et autres ne se sentent pas concernées par le fait que le Nigeria est devenu le pays le plus pollueur d’Afrique.
Pour l’exportation de son gaz produit, le Nigeria éprouve toutes les peines du monde. Contrairement à l’Algérie qui a investi dans les gazoducs pour desservir l’Europe avec une capacité de 42 milliards de mètres cube par an, le Nigeria est pratiquement isolé en matière de transport par canalisation. Seul le Gazoduc Ouest Africain (5 milliards de mètres cube par an) est opérationnel.
Les opérations de sabotage, très fréquentes dans de Delta du Niger, n’ont pas encouragé les investisseurs à s’engager dans la construction des gazoducs.
Reste alors la liquéfaction du gaz naturel comme ultime solution pour exporter le gaz. Pour réaliser ces opérations, la compagnie nationale nigériane NNPC s’est associée, en 1989, avec Shell, Total et Eni pour la construction, au niveau du terminal Bonny Island, de l’unique complexe de liquéfaction du pays. Cette industrie de liquéfaction du gaz a traversé plusieurs phases pour atteindre en 2010, six unités d’une capacité globale de 22 MPTA.
Un projet lancé conjointement par NNPC, Total et Eni pour la construction du terminal GNL de Brass (10 millions de tonnes par an) tarde à voir le jour, en raison du manque de financement.
Les exportations de GNL par le Nigeria sont estimés à 25,3 milliards de mètres cube par an. Elles représentent 66 % de la production du pays. Les cargaisons de GNL ciblent plutôt les marchés à forte valeur ajoutée, tels le Japon (6,5 milliards de m³), la Corée du Sud (4,4 milliards de m³), et le Mexique (2,5 milliards de m³). L’Espagne est le seul client européen avec seulement une quantité de 2,7 milliards de m³ par an. L’italien Enel et l’espagnol Enagas ne font plus partie du portefeuille clients du Nigeria, car ceux-ci sont tournés vers le spot qatari qui inonde l’Europe avec des prix assez attractifs.
Le plus impressionnant est le fait qu’au moment où le Nigeria signe le Mou avec le Maroc pour la construction d’un gazoduc reliant les deux pays, la compagnie Nigeria LNG (NLNG), qui exploite les usines de liquéfaction du gaz, annonce son intention de lever, sur les marchés internationaux, 1 à 2 milliards de dollars pour financer la construction de deux nouvelles unités de liquéfaction de gaz. NLNG compte porter sa capacité de liquéfaction à 30 milliards de mètres cube par.
Au cas où ce projet de GNL est réalisé, le Nigeria aura consommé toutes les quantités destinées à l’exportation. D’où est ce qu’il irait chercher alors les 5 milliards de mètres cube prédestinés au projet marocain?
Le business de la diplomatie se trouve confronté à la réalité des limites des capacités de production du pays.

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