Ce qui nourrit le ressentiment antifrançais des Algériens

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C’est un fait récurent: les réactions de rejet de la France à chaque fois qu’il y a une crise politique en Algérie. Un ressentiment accentué pendant le règne de Bouteflika marqué par une corruption industrialisée et la multiplication des biens mal acquis dans l’hexagone par son cheptel politique.  

Par Lyas Hallas

L’on assiste depuis le 22 février, date marquant le début du soulèvement populaire qui a provoqué la chute du président Bouteflika, à des réactions de rejet de la France qui s’accentue vendredi  après vendredi.

Outre le slogan scandé lors des premières manifestations, à savoir «enfants de la France, il n’y aura pas de cinquième mandat», les marcheurs anti-Bouteflika et désormais anti-système, redoublent chaque semaine d’ingéniosité et de créativité pour brocarder la France ainsi que pour décrier ses autorités et ses relais en Algérie. Autant le refus de toute ingérence s’adresse à toutes les puissances agissantes en Algérie et les manifestants ont chahuté les réactions officielles de plusieurs gouvernements étrangers à l’instar de celui des Etats-Unis, de l’Arabie saoudite ou encore des Emirats arabes unies, le «frensh bashing» est indéniablement plus fort.

Pourquoi tant de ressentiment antifrançais dans ces manifestations ? «L’indépendance  n’a pas réglé tous les problèmes des relations entre l’Algérie et la France et s’il faut relever les réactions de rejet de la France au sein des marcheurs, il convient aussi de les croiser avec la récurrence des harragas (émigrés clandestins) et la masse des Algériens sans papiers qui tourne en France», estime l’historien Abdelmadjid Merdaci.

Or, les manifestants, qui ont assimilé Bouteflika et les partisans de son cinquième mandat avorté par ce soulèvement sans précédent, à des «enfants de la France», n’ont pas revendiqué des visas. Ils ont plutôt réclamé des chances pour contribuer à la construction de leurs pays. «Les jeunes générations sont portées sur l’avenir, ils pensent que le système français soutient le régime d’Alger et la dictature et que ce soutient sert des réseaux mafieux des deux rives et ne servent en aucun cas les peuples algérien et français», appuie Redouane Boudjema, enseignant à l’Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger.

«Ce jeune homme ne nous veut que du bien»

Ces réactions de rejet ne constituent, en tout cas, pas un fait nouveau en Algérie puisque les slogans hostiles à l’ancienne puissance coloniale étaient scandés dans les stades avant de voyager aux dernières manifestations. Et, il y a lieu de s’interroger tant sur les agissements de la France en Algérie qu’au sujet des accusations de perpétuer le système colonial faites, à tort ou à raison, aux responsables politiques algériens.

«Je ne pense pas qu’il y a un ressentiment antifrançais en Algérie. Les algériens font la différence entre le pouvoir français, les réseaux de la « Françalgérie » et le peuple français. Un des slogans des manifestations était clair à ce sujet : »Macron soutient Bouteflika, le peuple algérien soutient les gilets jaunes, solidarité internationale »», explique Redouane Boudjema.

C’est justement cette collusion d’intérêts entre régimes politiques des deux pays qui nourrit ce ressentiment antifrançais.

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«Au-delà des échanges tout à fait légitimes entre Etats liés par la proximité, les rapports des responsables algériens avec le pouvoir français sont au moins ambigus. Comment, en plus, ne pas être choqué en prenant connaissance d’un déplacement, plus ou moins secret de Lamamra (ancien ministre des affaires étrangères) à Paris pour, selon toute vraisemblance, solliciter un aval à la feuille de route du 11 mars?», fustige Abdelmadjid Merdaci. Et d’ajouter : «Pour rappel, le général De Gaulle recevant le ministre algérien des Affaires étrangères – Bouteflika – avait eu cette observation dûment rapportée par ses collaborateurs  » Ce  jeune homme ne nous veut que du bien »».

«Complotisme»

Cela noté, cette ambiguïté des rapports qu’entretiennent dirigeants algériens et français interroge des dossiers qu’on pensait définitivement clos. «La France néocoloniale a intérêt à une Algérie affaiblie et dispose de moyens pour y travailler. Quand on note que ce sont aussi des enfants de moudjahidines (vétérans de la guerre de libération) qui choisissent la France, quand on relève la banalisation de la binationalité, on peut s’interroger», analyse Abdelmadjid Merdaci.

Les jeunes 20-30 ans étant en première ligne de la contestation, comment se fait-il que cette génération qui n’a pas connu les affres de la colonisation et de la guerre de libération puisse en vouloir à la France ? Qu’est-ce qui fait croire aux jeunes algériens que la France est à l’origine de leurs malheurs actuels ?

«L’implication de la France dans toutes nos « problématiques locales » correspond également à la présence d’un très fort « complotisme » qui depuis longtemps déjà pollue – aux plans individuels et collectifs – toute réflexion politique ou prétendue comme telle», nuance le sociologue Nadji Safir. Il a souligné qu’«un groupe – y compris à l’échelle d’une nation – tout comme un individu, notamment aux stades de l’enfance et de l’adolescence – se construit aussi contre « quelque chose », et historiquement pour l’Algérie, ce « contre quoi » aura bien évidemment été la France».

Dans le même sillage, Nadji Safir a expliqué que «pour sincère – consciente et inconsciente – que soit ce type de démarche, dans le cas du pays et de l’élite politique qui l’a longtemps dirigé, cette opposition  a également été très largement instrumentalisée dans le cadre d’une stratégie politique visant à détourner l’attention des carences internes en désignant un « bouc émissaire » extérieur». Et de conclure en citant l’exemple de Cherif Abbas qui s’est installé à Lyon après son éviction du gouvernement : «L’un des meilleurs exemples de ce genre de posture étant certainement celui d’un ancien ministre des moudjahidine  « pur et dur » qui est allé vivre en France pour jouir de sa retraite».

«Boat peoples» algériens 

L’argent, dit-on, n’a pas de patrie et le savent le mieux ceux dont les positions et les protections dans le régime leur assurent impunité, liberté de circulation et accès aux crédits. Ainsi, beaucoup de politiques et hommes d’affaires qui se sont enrichis à l’ombre de la bureaucratie algérienne ont acquis des biens en France.

Outre le nom mentionné par Nadji Safir, l’on cite, à titre d’exemple, l’ancien président de l’Assemblée populaire nationale (chambre basse du Parlement) Amar Saadani, les anciens ministres Abdesselam Bouchouareb, Cherif Rahmani, Mohamed Bedjaoui, Rym Sellal, fille de l’ancien premier ministre Abdelmalek Sellal, Abdelmoumen Ould Kaddour, PDG de Sonatrach, compagnie nationale des hydrocarbures, et le concessionnaire automobile Mourad Oulmi ou encore .

Cette élite politique, qui n’envisage pas son avenir en Algérie est devenue le symbole de la corruption dénoncée dans les manifestations à travers tout le pays. Elle dispose de biens et de comptes bancaires bien garnis en France et ailleurs au moment où le pays accumule les retards de développement. Bouteflika lui-même a séjourné plusieurs fois à l’hôpital d’instruction des armées du  Val de Grâce et à Grenoble depuis son AVC en 2013 au moment où une gigantesque mosquée se construisait inutilement à Alger pour un montant de plus d’un milliard d’euros inscrits sur le budget de l’Etat.

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Cela a contribué à accentuer le sentiment de rejet de cette élite et la France avec.  D’autant que la France a toujours fermé l’œil sur l’origine des fonds que mobilisent les politiques algériens pour acheter des résidences dans l’hexagone et ils figurent parmi les rares responsables qui ont été épargnés par les enquêtes sur les biens mal acquis qui ont traîné plusieurs chefs d’états africains et leurs familles devant les tribunaux.

«On veut casser la voix de la majorité des Algériens»

Il y a certainement dans les réactions de la rue un discours de victimisation, instituant la France comme bouc émissaire de tant de frustrations et d’échecs.

«L’exubérance extraordinaire des marches populaires ne doit, en aucun cas,  faire oublier que c’est sur nos silences, nos  lâchetés et nos calculs s’est nourri, institué le régime autoritaire», a souligné Abdelmadjid Merdaci.

Il n’y a pas de doute que cet autoritarisme arrange les affaires des gouvernants français, lesquels n’hésitent pas à agiter les fantasmes de «boat peoples» algériens. Des «craintes», on ne peut plus,  exagérées puisque même les pires années du terrorisme en Algérie, entre 1993 et 1997, n’ont pas vu les Algériens émigrer massivement vers l’hexagone. Encore, la sélectivité des procédures administratives avait maintenu les flux migratoires dans une proportion supportable par l’économie française, n’accordant des «papiers» qu’aux personnes utiles pour la France.

Mais, les refoulés de la mémoire commune ont également été instrumentalisés en Algérie. Les crises étant un terreau favorable aux rumeurs, les clans au pouvoir ont savamment exploité la prédisposition des Algériens au «frensh bashing» pour solder leurs comptes.

D’abord, en distillant que «le gaz algérien exporté en France était offert gratuitement». Cette rumeur a remué les réseaux sociaux avant de provoquer des actions de protestation devant les antennes de la Sonelgaz, société nationale d’électricité et de gaz. Et, certains ont refusé de payer leurs factures. «Expédiez-les à Macron !», clamaient-ils face aux responsables de ce service public. Ensuite, en accusant l’ancien chef du Département de renseignement et de sécurité (DRS), services secrets algériens, le général Mohamed Mediene d’avoir comploté contre l’armée avec Said Bouteflika, frère du président déchu, et des officiers français du renseignement.

A ce sujet, Redouane Boudjema souligne : «Il y a des médias algériens qui reproduisent presque le discours de la France officielle en Algérie et qui sont liés à des clans au pouvoir à Alger. D’autres pôles du système essayent de cultiver le sentiment antifrançais par médias interposés pour vendre  aux Algériens l’option selon laquelle l’après Bouteflika doit se faire dans la reproduction du système car la France coloniale nous menace».

Il conclut que «cette bipolarisation médiatique qui veut casser la voix de la majorité des Algériens qui veulent construire un Etat de droit, un Etat moderne, souverain et ouvert sur l’universalité et les droits de la personne humaine».

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