Bentini: l’histoire d’un lobby italien à Sonatrach

  • Bentini, une société italienne de construction, déclare la faillite.

  • Ses deux filiales algériennes, Gepco et Benco continuent de prospérer grâce à un puissant lobby, très actif à Sonatrach.

Gepco est née en 1998, à travers la création d’une Joint-venture entre Sonatrach et l’entreprise italienne Bentini. Elle avait pour objet, la création à Hassi Messaoud, d’une unité de fabrication de cabines sahariennes. Mais, cette unité n’a jamais vu le jour. Gepco a toujours réalisé des bases de vie deux fois plus chères que le concurrence.

Dix ans après, Sonatrach décide de se retirer de cette association trop encombrante. Le groupe pétrolier algérien en avait assez de procurer constamment un plan de charge à Gepco, notamment dans la construction des bases de vie et des travaux de génie civile. Sonatrach assurait ce plan de charge au détriment de ses filiales GCB et GTP. Gepco est allée même jusqu’à concurrencer l’autre filiale, Enac, en arrachant, en 2003, auprès de l’activité aval un contrat de pose de pipeline au niveau d’Arzew.

En parallèle, Gepco obtenait des contrats de sous-traitance auprès des entreprises de réalisation de projets pour le compte de Sonatrach. Sur le GNL 3 d’oran, Saipem a accordé un gros marché au profit de Gepco. Et pour optimiser les profits, Gepco décide d’augmenter le nombre d’heures de travail sans pour autant demander l’avis de ses employés, qui étaient alors au nombre de 600. Une grève illimitée s’en est suivie en mars 2011. Et il a fallu l’intervention de beaucoup de responsables de l’UGTA et de Sonatrach pour obtenir, en août 2011, un accord entre Gepco et ses travailleurs algériens.


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En 2012, Bentini Spa commençait a ressentir le poids de la récession et a entamé une procédure de liquidation. Le 10 juillet 2013, les mêmes actionnaires de Bentini, créent en Italie, une nouvelle entité, Bentini Construction. Quelques mois plus tard, Bentini Spa est déclarée officiellement en faillite.

Depuis lors, Bentini Construction est tout juste une coquille vide dont le rôle est de servir de  faire valoir pour la réalisation d’un business florissant avec les deux filiales algériennes, Benco et Gepco.

Complaisance de l’administration

Conformément aux à la législation en vigueur (notamment loi de finance complémentaire de 2009), les filiales Gepco et Benco auraient du changer de statut et obéir à la règle 49/51 dès lors qu’ils ont changé d’actionnaire (personne morale).

Non. Rien de cela n’arrive et les deux entreprises de droit algérien continuent de prospérer, particulièrement dans le secteur pétrolier.

Bentini a tenté également de s’incruster au secteur du logement. En décembre 2012, le vice-ministre italien des Infrastructures et des Transports, Mario Ciaccia est arrivé à Alger, à la tête d’une délégation composée de bâtisseurs de son pays. Accueillie par Abdelmadjid Tebboune, alors ministre de l’habitat, la délégation italienne avait dans ses bagages de grandes entreprises italiennes telles Condotte, Astaldi, Pizziarotti, Todini, et….Bentini.


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Les responsables italiens ont proposé au ministre algérien la création de sociétés mixtes pour la réalisation de logements publics et d’équipements d’accompagnement. C’était-là un autre moyen de sauver Bentini de la faillite.

En raison de cette situation ambigüe, Gepco a été empêchée de soumissionner dans les appels d’offres de Sonatrach. Car celle-ci exige à toutes les filiales algériennes, une garantie de la maison-mère ultime. Dans ce cas, Bentini n’avait rien à garantir puisqu’elle était sous une procédure de liquidation.

C’est alors que les responsables de Bentini tentent d’obtenir une dérogation de la part de l’ancien P-dg, Abdelhamid Zerguine, qui gardera une attitude constante: faire la sourde oreille. D’autant plus que Sonatrach et Bentini étaient en litige sur des retard de payement par rapport à un projet réalisé à Hassi R’mel.

En creusant plus loin, les gens de Bentini parviennent à obtenir un contact qui pouvait les attabler, à l’époque, avec le tout puissant Amar Saâdani. Même l’ancien patron du FLN ne pourra résoudre le problème.


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En juillet 2014, un miracle va se produire. Au lieu de solliciter la direction juridique de Sonatrach, les responsables de Bentini vont s’adresser à la division Production de l’activité Amont.

Avec un blablabla à l’Italienne, ils assurent une garantie verbale, différente des exigences de Sonatrach.

Le patron de la division Production, répond en un temps record. 5 jours à peine après avoir reçu la lettre de Bentini, le chef de la division production répond par un discours d’absolution. « Nous vous informons qu’à ce jour, Sonatrach n’a pris aucune mesure conservatoire à l’encontre de votre société », écrit-il. Il va plus loin en avouant avoir instruit les structures de traiter les offres de Gepco au même titre que les autres concurrents.

Ce courrier de la DP constituait une porte d’accès au paradis. Car, quelques mois auparavant, Bentini avait remporté un marché de 2.03 milliards de dinars pour la construction d’une base de vie à Mesdar, mais certains responsables de Sonatrach l’ont dénoncé et risquait donc d’être annulé.

La réponse du chef de la DP allait donc calmer les esprits et permettre à Gepco de réaliser normalement le projet.


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Par ailleurs, Gepco pouvait désormais soumissionner dans les appels d’offres de Sonatrach.

Tout de suite après, l’entreprise italienne décroche,  un contrat d’étude et réalisation de 84 studios au niveau de la base de vie Oued Noumer. La facture s’élève à 550 millions de dinars.

Lobby puissant

Outre la complicité (réaction tout à fait compréhensive) des entités italiennes telles Agip, Gepco a toujours bénéficié des largesses du constructeur japonais, JCC qui lui a accordé des contrats de sous-traitance, respectivement en 2013 et en 2015, sur les projets de Bir Seba et du  boosting LDBP-4 CIS à Hassi Messaoud.

Cela ne se serait jamais produits sans un puissant lobby qui exerce des pressions sur les sous-traitants de Sonatrach et ses associés pour assurer un plan de charge à la filiale de Bentini.

Ces pressions se sont traduites par des contrats juteux obtenus par Gepco au cours des dernières années. Ainsi, en mai 2015, Gepco est accueillie à bras ouverts, par l’indien Dodsal, pour la signature d’un contrat de sous-traitance dans le cadre du projet de construction de la station de compression de Hassi R’mel sur le tracé du gazoduc GR5. En février 2016, c’est le même indien Dodsal qui va prendre Gepco comme sous-traitant dans son projet de Z-CINA.


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En octobre 2015, c’est l’espagnol Tecnicas Reunidas qui signe avec Gepco un contrat au niveau de son projet de construction des installations de Touat-Gas. Un autre contrat avec Tecnicas Reunidas va être signé en janvier 2016.

En août 2016, Gepco s’approprie un contrat de construction d’un camp de sécurité auprès du japonais JCC, au niveau du projet du CPF de Bir Seba.

En juillet 2017, Gepco arrache un contrat de sous-traitance auprès du japonais JCC sur le projet de boosting phase III de Hassi R’mel.

Aucune autre société étrangère n’a gagné autant de contrats sur cette période.


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Un mépris envers le fisc

Société Générale de Préfabrication et de Construction (Gepco) a commencé officiellement son activité, le 30 mars 1999 à Hassi Messaoud avec un capital social de 300 millions de dinars. Elle a pour objet l’activité de travaux de bâtiment en tous corps d’état.

Le conseil d’administration de la SPA Gepco est aujourd’hui composé de Carlo Bentini, en sa qualité de P-dg, de deux autres italiens (Martinello carlo et Valerio morini) et de deux algériens, en l’occurrence Alili mohamed et Lammari mouloud, originaires de Ouargla.

En 2016, Gepco a réalisé un chiffre d’affaires de 1,94 milliards de dinars, contre 2,02 milliards en 2015 et 2,62 milliards en 2014. Mais au final, l’entreprise italienne déclare quelques miettes seulement au titre de résultat net de l’exercice. 2,39 millions de dinars en 2016, un déficit de 116,72 millions l’exercice précédent et 10,83 millions de dinars en 2014.

Depuis 2009, Gepco a toujours réalisé un chiffre d’affaires annuel variant entre 2 et 3 milliards de dinars. Mais la part du fisc algérien est toujours insignifiante.


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L’autre, filiale de Bentini s’appelle Benco. Elle a été créée le 11 août 1997 avec un capital social de 61 millions de dinars. Elle est versée dans plusieurs activités de construction et de travaux publics.

Contrairement à Gepco, le conseil d’administration de Benco est composé exclusivement de membres italiens. Présidé par Fochi Francesco, le CA comprend des membres de la famille Bentini, dont l’inamovible Carlo qui préside l’organe social de Gepco. Il s’agit de Bentini giovanni, Bentini giuseppe, Babini rosa et Morini valerio.

Ne disposant d’aucun actif immobilier à l’exception d’une bâtisse de 17, millions de dinars, Benco n’a déclaré aucun chiffre d’affaires lors des quatre dernières années. Parallèlement, elle affiche, depuis 2014, un déficit de quelques millions de dinars à chaque exercice.

Avant cette décadence, Benco réalisait un chiffre d’affaire annuel avoisinant les 600 millions de dinars. Mais, fidèle à la même ligne, les montants fiscaux de l’entreprise sont toujours négligeables.

En somme, le lobby de Bentini ne se limite pas uniquement au management de Sonatrach, mais s’étend à d’autres secteurs aussi sensibles.

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