Affaire Ould Abbès et Barkat : le ministère de la Solidarité sous la loupe

Dans quelques jours, l’épisode Ould Abbès-Barkat devra débuter dans le cadre de l’opération « mains propres » entamée par la Justice dans le sillage du hirak populaire. Concernant la levée de leur immunité parlementaire, le problème a été levé, les deux ex-ministres Said Barkat et Djamel Ould Abbès y ayant renoncé volontairement. De ce fait, leur présence devant la justice peut commencer.

En fait c’est surtout la gestion du patrimoine financier du ministère de la Solidarité, dont ils étaient en charge, qui est surtout épinglée. En 2013, on s’en souvient une commission de l’Inspection générale des Finances a épluché les comptes du ministère de la Solidarité nationale, suite à des soupçons d’octroi suspects d’argent à des associations, à des personnes et à des entités qui, normalement, ne devaient pas ouvrir droit à pareilles aides et subventions, ainsi que d’autres griefs de gestion occulte des comptes du ministère ayant un caractère délictueux. Le ministère de la Solidarité nationale, dont les missions souffraient d’un manque flagrant de traçabilité, selon les cadres mêmes du ministère, présentait des « trous » à longueurs de bilans, et ce depuis plusieurs années. Doté d’un budget faramineux dans le cadre de la « paix sociale », ce ministère, souvent, péchait par manque de visibilité et les aides consenties par la tutelle ne sont ni pertinentes, ni justifiées.

L’IGF mène l’enquête…

A la source de l’alerte donnée à l’IGF, à l’époque, la consommation rapide des budgets successifs du ministère depuis 2000, appelant le plus souvent à une rallonge budgétaire.

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De toute évidence, un ministère pareil, destiné à ravitailler en aides et subventions de toutes sortes de larges franges de la population, pouvait réclamer d’avoir plus entre les mains et ne justifiait pas pourquoi les caisses étaient tout le temps vides. Les rentrées scolaires, les ramadans, les fêtes religieuses ou nationales, les aides consenties aux enfants malades étaient autant raisons pour justifier les dépenses.

Toutefois, il y a eu des dépenses injustifiées, notamment lors d’élections, où le premier responsable du secteur pendant une douzaine d’années, l’inamovible Djamel Ould Abbès, donnait de l’argent pour s’attirer des sympathies ou s’acheter des alliances parmi les villages isolés ou la jeunesse défavorisée.

Une des caractéristiques du ministère de la Solidarité nationale par rapport aux autres ministères, était sa faculté de consommer son budget aussitôt l’argent arrivé sur son compte. Cela justifiait souvent des rallonges, notamment lorsque les périodes de troubles sociaux étaient à leur apogée. Le ministère de la Solidarité nationale était de ce fait une exception chez les ministères. Mais, voyons de près ce qu’est une rallonge, et prenons l’année qui vient de commencer en exemple.

En fait, ce qui devrait être une exception est devenu la règle. Les lois complémentaires venaient chaque année à la rescousse de la loi de Finances. A chaque année ses raisons, ses « urgences », ses exigences.

En fait, le retour systématique aux lois de finances complémentaires ces dernières années témoignait d’une « incapacité de maîtrise de la dépense » chez le gouvernement, une observation d’ailleurs faite en récurrence par des experts et des parlementaires.

Un seul ministère  dépensait, pendant le règne de Bouteflika, tout le pactole qui lui était alloué et en redemandait : celui de la Solidarité nationale et de la Famille, avec 100 % de dépenses chaque année, alors que les autres ministères dépensait entre 50 et 70 % de leurs budgets, parfois même moins. On a notamment égratigné ces 22 milliards de centimes donnés à des organisations étudiantes et qui n’ouvrent pas droit normalement à ce genre d’aide de la part du ministère de la Solidarité.

A partir de 2005, ce sont 500 000 trousseaux scolaires qui sont distribués annuellement, une semaine avant la rentrée scolaire, au profit des enfants scolarisés de familles nécessiteuses dans les 48 wilayas du pays. Le ministre de la Solidarité nationale, Djamel Ould-Abbès, donnait personnellement le coup d’envoi de cette opération au siège de l’Entreprise nationale d’approvisionnement et de distribution des produits textiles (Enaditex).

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Selon les factures du ministère, l’ensemble de ces trousseaux scolaires a coûté un montant de 320 millions de DA, chaque trousseau étant estimé à une valeur moyenne de 1 200 DA. Ces trousseaux contiennent des cartables, des tabliers et des fournitures scolaires. Les opérations ciblaient les élèves des deux premiers paliers de l’enseignement (primaire et moyen), et touchaient toutes les wilayas du pays et, plus particulièrement, celles du Grand-Sud et des Hauts-Plateaux.

Selon nos sources, ces trousseaux étaient fournis par l’Enaditex, dans le cadre d’une convention signée avec le ministère. Entre 2004 et 2006, 870 000 élèves du scolaire avaient bénéficié de trousseaux scolaires pour un montant qui a été facturé à la somme de 626 313 743,00 de DA, alors que la prime de scolarité, durant la même période, a bénéficié à 19 400 000 élèves et facturé à 38 800 000 000,00 DA.

Les bus scolaires avaient été aussi un dossier lourd à gérer, et les 2 525 bus livrés aux 1 541 communes, durant la période 1999-2007, n’ont jamais fait l’objet de contrôle, ni d’une nouvelle estimation, mais on a retrouvé à plusieurs reprises des bus Solidarité dans les parkings d’associations satellitaires du FLN.

Un ministère budgétivore et prodigue!

Le ministère de la Solidarité nationale a consommé en dix ans ce que ni l’Education nationale, ni l’Enseignement supérieur et la recherche scientifique n’ont consommé. Alors que beaucoup de ministères lésinaient, la Solidarité donnait à tout-va.

Créé sur mesure pour Ould Abbès, le ministère de la Solidarité nationale a commencé à faire parler de lui à partir du premier mandat de Bouteflika. A la faveur de la réconciliation nationale et de la politique de pardon et de solidarité dont Bouteflika a fait son sacerdoce depuis 1999.

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Les restaurant de la Rahma, instaurés pour venir en aide aux démunis, notamment durant le mois sacré de ramadan, ont englouti d’importantes sommes d’argent, jamais contestées, ni vérifiées, alors que les sous-traitants faisaient fortune en livrant une nourriture à la limite du mangeable aux « restaurants de la Rahma ».

Le ministère de la solidarité nationale, géré successivement par deux ministres FLN, Djamel Ould Abbas, puis Said Barkat, deux hommes faisant partie du premier cercle du président, a de tout temps été le principal pourvoyeur de subventions au profit des associations satellites du régime. Une enquête secrète diligentée en 2010 dévoilait ceci : Djamel Ould Abbas, Said Barkat, à sa suite, ont puisé sans compter dans le fonds spécial solidarité. Plusieurs organisations et associations ont reçu illégalement de l’argent pour se ranger du coté des donateurs. Toutefois, trois organisations ont été nommément épinglées, et ont ainsi bénéficié de la générosité des deux ministres : l’organisation nationale des étudiants algériens (ONEA), l’association Basmek, présidée par Ould Abbas  et l’association  Salam et Solidarité Horizon 2000. A elles seules, ces trois organisations ont encaissé l’équivalent de 2,02 milliards de dinars. D’autres organisations qui n’ouvraient pas droit ont eu les largesses du ministère, mais aussi des tierces personnes en lien avec Ould Abbès et Barkat.

On s’en souvient aussi, des députés de la commission économique à l’APN avaient souhaité introduire une demande de mise sur pied d’une d’enquête allant en ce sens, mais les deux partis majoritaires, le FLN et le RND, avaient fait obstruction et l’enquête était tombée à l’eau.  Le député Ibrahim Boulkane estimait à l’époque, que les deux ministres devenaient de ce fait, condamnables pour violation flagrante du code des marchés publics en accomplissant ses transferts illégaux pour le compte de ces trois organisations

Selon nos sources, l’ONEA, qui a perdu le contrôle des campus depuis fort longtemps, a bénéficié aussi, du temps de Said Barkat, d’une autre subvention pour l’acquisition de 800 bus. Ces libéralités suspectes n’ont jamais fait l’objet d’enquête. Mieux, Djamel Ould Abbas a octroyé à sa convenance  des subventions à plusieurs autres organisations, officiellement dans le cadre du programme de la solidarité nationale, mais en réalité, c’était uniquement en raison de services rendus, ou à rendre.

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